Les troubles des conduites alimentaires et de l'alimentation (TCA) sont méconnus du grand public. Pourtant, selon de récentes études épidémiologiques, près de 20 % de la population mondiale souffrirait de TCA plus ou moins sévères. Dans le meilleur des scénarios, ces souffrances guérissent spontanément. Autrement, elles peuvent se transformer en véritable parcours du combattant, et dans les pires scénarios, conduire à la mort.
Vous aimez nos Actualités ?Inscrivez-vous à la lettre d'information La quotidienne pour recevoir nos toutes dernières Actualités une fois par jour.Cela vous intéressera aussi[EN VIDÉO] Naturellement vôtre : médecine personnalisée et nutrition font-elles bon ménage ? Les outils de la médecine personnalisée ont fait leur entrée dans les hôpitaux. Ces procédures ne font pas encore partie des routines quotidiennes mais ont déjà fait leur preuve, notamment pour les patients obèses. Dans cette vidéo, le docteur Arnaud Cocaul partage son avis sur la médecine personnalisée appliquée à la nutrition, entre avancées thérapeutiques et dérives !
Nous parlons peu des troubles des conduites alimentaires et de l'alimentation (TCA). Pourtant, comme nous allons le voir au cours de cet article, ce sont des affections anciennes dont souffrent beaucoup d'individus dans le monde. Complexes et difficiles à appréhender, les classifications des différents troubles et les estimations de prévalence posent parfois certains problèmes. Pléthore de modèles théoriques existent afin de rendre compte de ces troubles. Ceci est inhérent à leur complexité. Comme nous le verrons, cela n'arrange pas les cliniciens qui font face aux patientes*. Des patientes souvent démunies, parfois dans le déni de leur souffrance, qui ont cruellement besoin de soins. Malgré ce calvaire, l'offre des soins est hétérogène sur le territoire français. La crise de la Covid-19 n'a fait que mettre en exergue et accentuer les difficultés d'un secteur qui avait déjà la tête sous l'eau. Pour la première journée mondiale des TCA aujourd'hui, le 2 juin 2021, nous allons aborder chacun de ces points avec des intervenants spécialisés et experts de la question.
* Nous avons choisi d'utiliser le féminin pour des raisons de représentativité, les femmes étant plus touchées que les hommes par les TCA, même si, comme nous le verrons, les hommes en souffrent aussi et sont parfois victimes de « l'invisibilisation » de leurs troubles.
L'histoire de l’anorexie mentale commence, selon une date consensuelle, en 1873, avec deux publications médicales contenant le mot anorexie. Pourtant, il semble que l'anorexie mentale soit plus ancienne que cela. « Le diagnostic rétrospectif est toujours problématique en histoire étant donné que le sens que l'on donne à l'anorexie aujourd'hui n'est pas forcément le même que celui que l'on peut retrouver dans des textes historiques », explique Justine Gardier, étudiante travaillant sur l'histoire de l'anorexie mentale et titulaire d'un master en histoire. Selon elle, « 1873 » traduit plutôt le début de la pathologisation de quelque chose qui existe déjà. Son argument principal est la présence de description très précise de ce que l'on appelle aujourd'hui l'anorexie mentale avant 1873 : « D'autres médecins ont décrit l'anorexie avant 1873 sans forcément la nommer. Au cours du XIXe siècle, la sécularisation de l'État s'accélère, les médecins occupent un rôle de plus en plus important dans la société, surtout auprès des familles. De même, c'est à cette époque que débute une certaine effervescence intellectuelle pour l'anorexie mentale : plus de thèses de médecine sont réalisées sur le sujet, des recherches commencent à être entreprises et les médecins dialoguent entre eux concernant ces troubles à travers leurs travaux respectifs », détaille notre experte.
1873 semble plutôt marquer une délimitation entre une époque qui considère l'anorexie mentale comme fascinante et une autre qui la considère comme problématique et dangereuse. En effet, le corps maigre renvoie l'image d'une pureté religieuse, d'un exploit divin. « Les premières descriptions de privation de nourriture volontaire datent de la période médiévale avec les jeûnes religieux qui étaient une pratique presque exclusivement féminine. En histoire, il y a la période du XVIIe siècle qui est très connue où les "fasting girls" comme on les surnomme, font office de spectacle et engendrent la fascination », raconte Justine Gardier.
Justine Gardier, qui s'est inspirée de la lecture de la thèse de médecine de George Canguilhem, philosophe des sciences, Du normal et du pathologique, voit clairement dans cette période la genèse d'une époque où les coutumes sociales rendent le corps maigre pathologique. Elle soutient donc la position, comme certains médecins de ce temps, d'une continuité entre l'anorexie religieuse appelée anorexia mirabilis et l'anorexie mentale. Bien que cette position ne fasse pas consensus parmi la communauté des historiens travaillant sur l'anorexie, elle nous semble cohérente et féconde intellectuellement. « Certains historiens pensent qu'il est anachronique de parler d'anorexie mentale lors de la période médiévale. Pourtant, ce qui change, ce sont les prétextes et les raisons qui poussent les individus à cesser de s'alimenter. De plus, il existe des similitudes entre les différentes formes d'anorexie dans l'histoire avec toujours ces références à la pureté et à la maltraitance du corps pour purifier l'organisme », argumente Justine Gardier avant de conclure sur l'utilité d'une position « continuiste » : « Considérer l'anorexie mentale sur un continuum à travers l'histoire permet de porter un regard critique sur les raisons diverses qui favorisent son émergence, comme l'influence des médias ou le culte de la minceur aujourd'hui ».
Ces arguments soutiennent que les TCA - en tout cas l'anorexi...
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