ENTRETIEN. « L’information est devenue un puits sans fond, et ça génère de l’angoisse »

Ouest France - 22/03
Elle est enseignante à Sciences-Po, il est journaliste : Guénaëlle Gault et David Medioni nous ont observés et écoutés face à l’information. Et ils nous trouvent mauvaise mine. Ils viennent de publier : « Quand l’info épuise ».

Il semble loin, le temps où le philosophe Hegel pouvait comparer « la lecture du journal » à « la prière du matin de l’homme moderne. » Plongés 24 h/24 dans un torrent d’informations, nos contemporains ne savent plus où donner de la tête devant l’avalanche de nouvelles, souvent mauvaises, qui leur parviennent de tous côtés. Au risque de l’exaspération ou du repli sur soi. Guénaëlle Gault et David Medioni, publient ce mercredi 22 mars une étude éclairante sur le sujet : Quand l’info épuise (éditions de l’Aube).

Votre enquête met en lumière le fait que la surabondance d’informations fragilise les individus comme la démocratie. Sur quelles données repose ce constat ?

Guénaëlle Gault. Il y a d’abord l’étude que nous avons menée en avril 2022 pour l’Observatoire société & consommation (ObSoCo) sur un échantillon représentatif de 1 000 personnes de 18 à 75 ans. Une « mini-France » en somme. Ce sondage a confirmé ce qu’une série d’entretiens individuels nous avait déjà permis d’entendre : le sentiment de saturation, de trop-plein et de ressassement éprouvé par nombre de nos contemporains face aux informations.

David Medioni. Par ailleurs, on a regardé les travaux qui avaient pu être menés à l’étranger. L’institut Reuters, par exemple, intègre depuis deux ans des questions sur la « fatigue informationnelle ». Il en ressort que le pourcentage de personnes qui déclarent cesser ou espacer leur consultation des informations est plutôt plus élevé en France que dans la moyenne des autres pays du monde.

Que révèlent vos propres chiffres ?

D.M. Aujourd’hui, 53 % des Français souffrent de « fatigue informationnelle », dont 38 % – plus d’un sur trois – de façon intense, ce qui les conduit régulièrement à cesser de s’informer. Parmi les explications qu’ils mentionnent : des débats trop polémiques et agressifs, le manque de fiabilité des informations et l’impact négatif sur leur humeur ou leur moral.

La crise sanitaire a agi comme un révélateur plus que comme un déclencheur.

— Guénaëlle Gault.

Votre enquête a été menée au milieu de la crise Covid, est-ce un élément d’explication ?

G.G. Je crois que la crise sanitaire a agi davantage comme un révélateur que comme un déclencheur.

D.M. On a vu, en revanche, que le Covid avait pu provoquer le transfert de certaines populations qui consultaient les canaux traditionnels d’informations (presse, radio, télé) vers des canaux alternatifs (les réseaux sociaux, principalement), où se construisaient toute sorte de récits autour des vaccins et du passe sanitaire. D’où certaines dérives conspirationnistes.

Je ne sais pas si le Covid a amplifié le phénomène de fatigue informationnelle, mais il est clair que le Covid a rendu les individus plus stressés, plus déprimés, plus anxieux sur l’état du monde et donc finalement plus défiants vis-à-vis des médias.

G.G. On a suivi un groupe d’une soixantaine de Français pendant deux ans en période de Covid. Et on a vu progressivement s’installer un retrait assez massif par rapport à l’information sur la crise sanitaire. À un moment donné, c’était trop. Trop angoissant, trop stressant, trop répétitif avec ces chiffres journaliers des malades et des morts. Pour se préserver, certains nous disaient : « Maintenant, je ne vais plus regarder le journal télévisé qu’une fois par jour. » On a vu revenir cette attitude pendant la dernière présidentielle. « C’est trop d’agressivité, je ne me reconnais pas dans toutes ces querelles, donc je me retire le temps que ça passe. »

Si la fatigue informationnelle est largem...
[Courte citation de 8% de l'article original]

Loading...