Tunis, envoyée spéciale.
Le crachin froid, à vous glacer les os, s’est brutalement mué en averse ; le jour tombe ; la fatigue et la pluie ont fini par chasser la foule qui s’était massée, toute la journée, dans l’étroite rue El Mansoura, aux portes de l’ambassade de Côte d’Ivoire, dans le quartier d’El Menzah IV.
Seuls les plus opiniâtres sont encore là, ou plutôt ceux que la peur et le désespoir étreignent le plus : quelques dizaines d’hommes, de femmes, d’enfants, qui attendent leurs cartes consulaires, leurs passeports, et surtout leur inscription sur la liste des candidats au rapatriement.
Adossé contre un mur, à l’abri d’un auvent, Yao*, capuche bleue rabattue sur le front, n’arrive même plus à mettre de mots sur son amertume. « Ce que je veux, c’est partir. Le reste, on verra après », souffle-t-il. Il est arrivé à Tunis voilà six mois, pour travailler dans les cuisines d’un restaurant.
Il n’a plus qu’une idée en tête : fuir le pays et le climat de violence envers les personnes de peau noire qui s’est installé depuis le 21 février. Ce jour-là, le président tunisien Kaïs Saied, seul aux commandes depuis qu’il s’est arrogé les pleins pouvoirs à l’été 2021, annonçait des « mesures urgentes » contre le séjour irrégulier de migrants originaires du sud du Sahara, accusés de « violence, de crimes et d’actes inacceptables ».
Il insistait, dans ce même discours, sur « la nécessité de mettre rapidement fin » à cette immigration relevant selon lui d’une « entreprise criminelle ourdie à l’orée de ce siècle pour changer la composition démographique de la Tunisie », en vue d’en faire un pays « africain seulement » en effaçant son identité « arabo-musulmane ». Version maghrébine de la théorie complotiste du « grand remplacement » chère à l’extrême droite européenne.
Depuis ces propos, les agressions racistes se multiplient, les injures pleuvent, des familles sont jetées à la rue par les propriétaires de leurs logements, des travailleurs sont congédiés sans préavis, sans même que leurs salaires ne leurs soient versés.
Kwame va s’en aller le cœur lourd. Voilà cinq ans que cet ouvrier du bâtiment s’était établi là avec son épouse, employée dans un restaurant où elle s’occupait de la vaisselle, du ménage.
Leur petite fille, blottie dans les bras de l’homme, est née en Tunisie. Un prénom, ça se ramasse autour de soi, ça se prend dans l’air qu’on respire : ils l’ont baptisée Jasmine. Elle n’a jamai...
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