C’est la deuxième semaine de juin, en 1940, et Aristides de Sousa Mendes refuse de quitter sa chambre. Le consul général du Portugal à Bordeaux, dans le sud-ouest de la France, occupe avec sa femme et plusieurs de leurs 12 enfants un vaste appartement qui donne sur la Garonne. Leur inquiétude ne cesse de croître devant les événements.
Aristocrate bon vivant, Aristides est profondément attaché à sa famille. Il aime le vin, le Portugal et chante volontiers à tue-tête des chansons populaires françaises, notamment «J’attendrai» de Rina Ketty, une ode à l’amour qui, dans le contexte instable de la guerre, se transforme en un hymne à la paix. Le consul aime aussi sa maîtresse, enceinte de cinq mois de son treizième enfant.
En général, même dans les pires circonstances, il trouve toujours matière à rire. Mais là, devant la décision la plus difficile de son existence, replié sur lui-même, il refuse de quitter sa chambre, même pour manger. «La situation est terrifiante ici, écrit le diplomate de 54 ans à son beau-frère. Je suis au lit, affecté par une grave dépression nerveuse.»
Apprenez-en plus sur ces 20 héros canadiens qui ont façonné le pays lors de la Seconde Guerre mondiale.
Les prémices de cet effondrement datent de l’offensive lancée par Hitler contre la France et les pays du Benelux le 10 mai 1940. En quelques semaines, des millions de réfugiés ont été arrachés à leur foyer et contraints de fuir l’avance de l’armée allemande. Selon le représentant de la Croix-Rouge à Paris, on fait alors face au «plus important problème de réfugiés qu’ait connu la France».
Des conducteurs épuisés perdent la maîtrise de leur véhicule. Des femmes tirent des charrettes transportant enfants et chèvres. «Des gens tuaient leur chien pour ne pas avoir à le nourrir, se souvient Marie-Madeleine Fourcade, chef d’un réseau de la Résistance française. Des femmes en pleurs poussaient des vieillards calés dans des landaus.»
Lansing Warren, un correspondant du New York Times, qui sera plus tard arrêté par les nazis, note: «Dans un pays déjà saturé par les évacués des zones de guerre, la moitié de la population parisienne, une grande partie de la Belgique et de 10 à 12 départements français, soit de 6 à 10 millions de personnes, ont pris le chemin de l’exode dans des voitures ou des camions, à vélo ou à pied.» Les réfugiés «avancent lentement vers le sud, à un rythme régulier, sans vraiment savoir où cela les conduira, écrit-il. Jusqu’où iront-ils? Cela dépendra des circonstances, mais il est dès maintenant évident qu’ils finiront par être bloqués.»
Tandis que le gouvernement français fuit la capitale et que les soldats allemands dressent la croix gammée sur l’Arc de triomphe, les réfugiés écument le pays pour obtenir des visas de sortie. Ils sont nombreux à gagner la côte dans l’espoir de trouver une place à bord d’un navire qui les éloignera du continent. D’autres se rassemblent dans les villes frontalières du sud-ouest, cherchant désespérément à traverser en Espagne.
À Bordeaux, la population a plus que doublé, débordant de réfugiés pour qui un visa du Portugal reste la seule solution. En effet, ce document émanant d’un pays neutre leur permettrait de traverser l’Espagne vers Lisbonne où ils trouveraient peut-être un billet de bateau ou d’avion qui les emmènerait loin de l’Europe.
Ils sont des milliers massés devant le 14, quai Louis XVIII – l...
[Courte citation de 8% de l'article original]