EXCLUSIF. Commémoration de Napoléon : les discours prononcés sous la Coupole

Christophe Ono-dit-Biot - LePoint - 04/05
En avant-première, « Le Point » vous propose les discours des représentants des cinq académies rédigés pour le bicentenaire de la mort de l’Empereur.

« Regarder l'Histoire en face. » Voici donc le mot d'ordre macronien concernant les commémorations napoléoniennes de demain, mercredi 5 mai, jour du bicentenaire de la mort de l'Empereur. Façon de redire que « commémorer n'est pas célébrer », et de déminer les polémiques liées, notamment, à certains aspects moins glorieux de la vie du grand homme, notamment le rétablissement de l'esclavage, « une abomination », indique l'Élysée, qui agite aujourd'hui encore les Antilles. Comment regarde-t-on l'histoire « en face » ?

En rendant compte de tout « l'être complexe » (sic) de Napoléon. Aussi Emmanuel Macron, à l'invitation de Xavier Darcos, chancelier de l'Institut de France, se rendra-t-il sous la coupole de l'Institut de France où il prononcera un discours, après quelques mots d'accueil de ce dernier, et une introduction assurée par le grand historien et spécialiste de Napoléon Jean Tulard, délégué de l'Académie des sciences morales et politiques, déjà présent lors des commémorations du bicentenaire de la naissance de Napoléon en 1969.

À l'occasion de cette journée particulière, cinq discours ont été rédigés par des représentants des cinq académies. D'abord, Napoléon : l'ineffaçable victoire d'une légende, par Jean-Marie Rouart, délégué de l'Académie française, écrivain, et l'un des grands spécialistes de l'histoire napoléonienne, auteur notamment de Napoléon ou la Destinée. Puis Le général et les pharaons, par l'archéologue et égyptologue Nicolas Grimal, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et professeur au Collège de France. Viendra ensuite, Napoléon Bonaparte et la science, par Étienne Ghys, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et enfin L'Empire des arts par Adrien Goetz, délégué de l'Académie des beaux-arts et auquel on doit, comme romancier, le récent Intrigue en Égypte, centré sur un mystérieux objet lié à l'expédition d'Égypte de Bonaparte, ainsi que la contribution de Jean Tulard, Bonaparte supprime la classe des sciences morales et politiques. Cinq passionnants discours, disponibles aussi sur le site de l'Institut, consacrés à la notion d'homme providentiel, à l'Institut d'Égypte, à son rapport à la science, ou encore au style Empire, que nous vous proposons dans leur intégralité.

Napoléon : l'ineffaçable victoire d'une légende

Par Jean-Marie Rouart, délégué de l'Académie française

Éternelle suprématie de l'esprit sur la politique, les ennemis de Napoléon ne sont pas parvenus à le vaincre. Bien au contraire, comme si ceux-ci s'érigeaient en de mystérieux alliés de la destinée, leurs passions vivifient sa mémoire. Ce que Napoléon a perdu tardivement dans la réalité, il l'a reconquis au centuple dans la légende. Waterloo est la seule défaite qui se soit hissée au rang d'une victoire. Les foules qui défilent dans la morne plaine se soucient bien peu de Wellington et de Blücher, elles sont tout entières happées par le frisson d'une gloire que rien n'entame. Subjuguées par l'idée de la grandeur, elles y viennent pour scruter une énigme qui dépasse les aléas des exploits militaires. Et curieusement, l'admiration qu'il provoque, loin d'avoir faibli avec le temps, n'a fait que se renforcer. Rares sont les peuples, y compris ceux qui auraient pu lui garder rancune, comme les Russes, chez lesquels il n'est pas considéré comme un héros hors catégorie. Et ses admirateurs se recrutent autant dans les milieux populaires, sensibles aux images d'Épinal d'un destin hors norme, qu'auprès des écrivains pourtant en général peu enclins à être séduits par les porteurs de sabre. C'est qu'ils ont compris que derrière ce sabre, il y a une idée. Et c'est cette idée qui a enchanté Balzac, Goethe, Hegel, Stendhal, Chateaubriand, Léon Bloy, Barrès et, plus près de nous, Malraux ou Abel Gance. Témoin de ce formidable engouement : il y a autant de livres parus sur lui que de jours qui nous séparent de sa mort.

Pour autant Napoléon garde des contempteurs qui n'ont jamais désarmé. Mais cette absence d'unanimité, la virulence de ses détracteurs ont maintenu un climat passionnel qui lui a évité de devenir une idole figée, statufiée, encensée mais sans vie. On continue de l'attaquer, voire de feindre de l'ignorer et, paradoxe, particulièrement en France. Les gouvernants de la République, semblant oublier qu'une partie de ses conquêtes n'étaient qu'un prolongement de celles de la Révolution, dont il a porté une part de l'héritage, se sont acharnés à l'ignorer – oubli tonitruant, silence assourdissant. Un oubli que le monde populaire, plus simple dans ses admirations, ne comprend guère. Ainsi l'absence de célébration de la victoire d'Austerlitz. Ainsi la modeste rue Bonaparte qui serpente dans un Paris tout bruissant de ses victoires, de la gare d'Austerlitz à l'avenue d'Iéna, en passant par l'avenue de la Grande-Armée, les boulevards Murat, Berthier, Lannes, l'avenue d'Eylau, les rues de Lübeck, de Tilsitt, qui ne font que mettre en relief le grand absent mis au ban des commémorations nationales.

Que lui reprochent les gouvernants de la République ? Il faudrait pouvoir sonder l'inconscient des hommes politiques qui s'obstinent à nier son importance dans l'histoire de la France. Qu'il fût – en plus du formidable génie civil, du législateur – un homme de guerre et de conquête, cela ne devrait pourtant pas choquer outre mesure une république qui, elle-même, ne s'est pas privée de déclarer des guerres (notamment celle de 14-18 qui fut plus coûteuse en hommes, et en peu d'années, que l'ensemble des guerres napoléoniennes). Quant aux conquêtes, n'est-il pas paradoxal de voir des républicains les lui reprocher ? N'ont-ils pas conquis, comme le proclamait Jules Ferry au nom du « droit des nations supérieures à dominer les nations inférieures », des pays qui ne les menaçaient nullement : le Tonkin, Madagascar, la Tunisie, le Maroc, pour constituer ce que l'on a appelé l'Empire français ? Et cela malgré l'avertissement prophétique de Georges Clemenceau : « N'essayez pas de revêtir la violence, l'abus de la force, la rapine et la torture, du nom hypocrite de civilisation. »

En matière de droits de l'homme, les républicains dont les principes sont éminemment respectables se sont-ils montrés plus exemplaires que l'autocrate qu'ils vouent aux gémonies ? Ayons la charité de ne pas énumérer les coups de canif dans la légalité, voire les crimes, qu'ils ont en toute bonne conscience perpétrés depuis un siècle et demi. Ils ont eu du droit et de la justice une conception à géométrie variable. Enfin, le reproche de misogynie sonne de façon étrange venant de la bouche de ceux qui se sont opposés résolument au vote des femmes jusqu'en 1946. Admettons que, quel que soit le régime, on ne gouverne pas impunément.

Napoléon, en plus de la méditation qu'il nous offre sur un destin exceptionnel dans l'histoire moderne, nous incite à une réflexion sur l'histoire elle-même. Lui qui se montrait si sceptique sur la relation qu'en font les historiens – « l'histoire, disait-il,...
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