Maroc : « Le souverain s’est refusé à faire la différence entre ses sujets »

Malick Diawara - LePoint - 18/10
ENTRETIEN. Le roi Mohammed VI a mis en exergue les juifs marocains dans son discours du 20 août dernier. Le professeur Mohammed Kenbib nous restitue leur histoire.

Du discours du Trône de juillet à celui dédié à l'ouverture de la session parlementaire d'automne, plusieurs sujets et thèmes ont été mis en avant par le roi Mohammed VI : code de la famille pour une meilleure égalité homme-femme ; mesures économiques pour contenir l'inflation, conséquence de la guerre russo-ukrainienne ; poursuite du chantier de la protection sociale ; apaisement des tensions avec le voisin algérien ; importance de la clarification des positions de divers pays sur la question du Sahara désigné comme « le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international » ; enfin, priorité à l'eau et à l'investissement. Il en est cependant un qui a été remarqué notamment dans le discours du souverain chérifien prononcé le 20 août dernier : celui concernant les juifs marocains. Inscrit dans la volonté de Mohammed VI de voir, selon ses propres mots, « resserrés institutionnellement les liens entre les Marocains du monde et leur patrie, y compris avec les centaines de milliers de juifs marocains à l'étranger », ce sujet réveille des pans entiers de l'histoire du royaume chérifien, notamment celui-ci, essentielle autour de la question de savoir quelle a été la trajectoire de vie des juifs du Maroc sous la dynastie alaouite. Professeur émérite d'histoire, auteur de l'ouvrage de référence Juifs et musulmans au Maroc, des origines à nos jours, dans la collection Histoire partagée chez Tallandier, directeur de l'Institut Royal pour la Recherche sur l'Histoire du Maroc - Académie du Royaume du Maroc, Mohammed Kenbib a accepté de répondre à nos questions et ainsi expliciter pourquoi et comment ce sujet est partie intégrante de l'Histoire du Maroc.  

Le Point Afrique : Vous avez consacré plusieurs années de recherches aux relations entre musulmans et juifs dans le royaume du Maroc. Pouvez-vous nous indiquer les principaux fondements et les manifestations de leur cohabitation au fil des siècles ?

Professeur Mohammed Kenbib : Évoquer une telle cohabitation sur le long terme mériterait de longs développements. Rappelons que la présence de juifs dans le pays remonte à plus de 2 000 ans. Elle a été marquée dans les temps anciens par un processus de « berbérisation des juifs et de judaïsation des berbères ». Des juifs continuent d'ailleurs de porter aujourd'hui des noms à consonance berbère. À ceux qui se considéraient comme des autochtones (Tochabim) se sont ajoutés au Moyen Âge des coreligionnaires fuyant les persécutions wisigothiques, puis ceux qui ont été expulsés d'Espagne (Meghorashim) et du Portugal à la fin du XVe siècle. Des Marranes (groupe auquel appartenait la famille de Spinoza et, dit-on, celle de Montaigne) leur ont emboîté le pas à une époque ultérieure. C'est dire qu'il y avait diversité au sein même des communautés juives. Leurs membres avaient le statut de « dhimmis » (protégés canoniques selon les stipulations de l'islam). 

S'agissant des fondements des rapports judéo-musulmans, il faudrait mentionner brièvement : l'enracinement même des communautés juives dans le pays ; la vie sur le temps long dans le cadre d'un même État et l'allégeance à un même souverain ; des convergences et des influences réciproques au niveau de la religiosité populaire, notamment pour ce qui est du culte et de la recherche de la baraka des saints et des saintes (dont certains étaient communs et vénérés par tous) ; un fort sentiment d'app...
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