Perdre la vie ou perdre son âme : suicides et anhédonie sous ISRS

Atlantico - 02/05
Ariane Denoyel publie « Génération zombie: Enquête sur le scandale des antidépresseurs » aux éditions Fayard. Plus d’un Français sur dix est sous antidépresseurs. La plupart du temps, ce sont des « ISRS », de la famille du Prozac, du Deroxat, du Zoloft... Des médicaments souvent peu efficaces, et surtout qui peuvent être très dangereux. Extrait 2/2.

«– Quelle est votre définition du bonheur, Monsieur Williams?

– L’insensibilité, je crois. »

Tennessee Williams, dialogue rapporté par Maria Britneva St Just dans ses souvenirs recueillis par Mervyn Rothstein pour le New York Times, 30 mai 1990

Cet aphorisme du dramaturge états-unien ne ferait pas sourire les victimes d’anhédonie. Quand ces personnes racontent ce qu’elles ressentent, elles parlent de la perte totale de leurs sentiments et parfois de leurs sensations. Elles se décrivent comme des zombies, des « cadavres qui bougent encore». Parfois, un seul comprimé a suffi à les faire sombrer dans cet état. Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un ISRS mais des témoignages rapportent les mêmes symptômes après la prise d’autres psychotropes.

Cet état est tellement insupportable que plusieurs victimes ont choisi de mettre fin à leurs jours. Pour certains, moins atteints, il s’agit d’un émoussement généralisé, comme s’ils fonctionnaient au ralenti, ou sous anesthésie. Ils ont perdu une grande partie de leur acuité sensorielle et se décrivent comme «détachés ».

La façon dont les médicaments «déconnectent» ainsi sentiments et sensations reste, pour le moment, inexpliquée. Ces troubles semblent parfois régresser très lentement, parfois s’atténuer pendant de courtes périodes, que les personnes concernées appellent « fenêtres».

Au cœur de la promesse thérapeutique des antidépresseurs figure justement un soulagement par rapport à des émotions débordantes. Mais parfois, la déconnexion emporte tout sur son passage. Personne ne sait trop comment y remédier, même si quelques pistes émergent.

En matière de « déconnexion » de ce qui nous rend humain, le témoignage de certains artistes permet d’alimenter la réflexion.

Atrophie des capacités artistiques

Le 13 mai 2007, sous la plume d’Anna Moore, le quotidien britannique The Guardian publiait le témoignage de la peintre Stella Vine. Cette artiste a baptisé son exposition de 2004 « Prozac and private views ». Elle déclare avoir pris du Prozac à plusieurs périodes de son existence, à partir de 2001, et assure que le médic...
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