Japon : cap sur la mer de Seto

National Geographic - 25/04
Loin de la frénétique Tokyo ou de l’impériale Kyoto, se cache une mer intérieure peu connue des Japonais eux-mêmes.

Elles sont là, devant moi, empilées les unes sur les autres dans une assiette. Une vingtaine de crevettes frétillantes, format gambas, tentant désespérément de s’échapper à grands coups de queue désordonnés. Je loge chez l’habitant, sur l’île de Bōzejima , au cœur du Japon, et ces crustacés, à déguster vivants, carapaces comprises, sont un présent de mon hôte. « C’est une manière de prouver la fraîcheur des mets aux invités », m’explique Mika White, ma guide américano-japonaise. On ne peut plus frais, en effet. Je laisse Mika se lancer. Pour elle, c’est une première aussi. Du bout des doigts, elle saisit l’une des bêtes translucides. Puis, d’un geste hésitant, lui coupe la tête, l’approche de sa bouche et croque. Les pattes remuent toujours. La scène est inattendue.

Une parmi d’autres durant ce voyage commencé il y a une semaine dans une région méconnue du Japon, la mer de Seto. Dans mes lointains souvenirs de cours d’histoire-géo, le pays se résumait à quatre grandes îles : Hokkaidō, Honshū, Shikoku et Kyūshū. À regarder la carte de plus près, les trois dernières, un peu comme des pièces de puzzle légèrement écartées, enserrent un petit bout d’océan formant cette mer intérieure. « On la surnomme la “Méditerranée du Japon” », me confiait, avant mon départ, le géographe français Philippe Pelletier, qui y a consacré une thèse. « Jusqu’à la fin du XIXe siècle, période de la marine à voile, c’était la façon la plus simple d’accéder au cœur du pays. C’était aussi le terminus de la route de la soie, toutes les marchandises transitaient par là. » En zoomant encore un peu plus, on voit se dessiner 727 îles, plus ou moins grandes, dont 314 seulement sont habitées.

« Du fait de leur position stratégique, elles ont bénéficié d’une ouverture sur d’autres cultures et étaient très dynamiques. Mais le développement du chemin de fer et des bateaux à vapeur a transformé leur destin, décalant les axes de passage vers les îles principales du Japon et les contraignant à l’isolement. Aujourd’hui, même les Japonais les connaissent peu. » De quoi susciter ma curiosité.

Seuls les bateaux-taxis permettent d’atteindre Honjima. Mais depuis 1988, d’autres îles de la mer de Seto sont plus accessibles, grâce au grand pont de Seto (au fond). Long de 13,1 km, cet immense ouvrage, qui accueille trains et voitures, traverse cinq îles entre Honshū et Shikoku.
PHOTOGRAPHIE DE Emanuela Ascoli

J’atterris à Hiroshima un matin de décembre. Soixante-treize ans après l’explosion de la bombe atomique, la ville industrielle ressemble aujourd’hui aux autres métropoles japonaises, avec ses gratte-ciel, ses grands magasins et ses travailleurs en costume. Située sur l’île principale de Honshū, sur la rive de la mer de Seto, elle est le point de départ de mon exploration. Avec Mika, nous roulons sur une vingtaine de kilomètres pour attraper le ferry qui nous mènera à la première étape : l’île de Miyajima. La traversée prend seulement dix minutes, mais le dépaysement est total.

À peine suis-je sortie du débarcadère que me voilà accueillie par des daims en liberté. Autour de moi, les bruits sont comme assourdis, rappelant que, depuis le XIIe siècle, l’île impose le respect : elle abrite un sanctuaire shinto, très ancien culte polythéiste japonais, dont l’entrée est indiquée par un immense portique en bois vermillon de seize mètres de haut, les pieds dans l’eau. Manifestement le spot Instagram le plus couru de Miyajima. « Ce torii fait partie des trois plus beaux panora...
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