Opposer les parfums naturels aux parfums synthétiques n'a aucun sens

Antigone Schilling - Slate FR - 08/05
Les grandes maisons tentent de trouver le juste équilibre entre qualité des fragrances, préservation de la nature et respect de la clientèle.

Faux débat, fausse querelle. L'opposition entre synthétiques et naturels n'a pas vraiment de sens, tant les deux sont nécessaires à la composition d'un parfum. Mais les a priori ont la vie dure, les consommateurs pensant que le naturel incarne la panacée et que le «chimique» est forcément mauvais notamment pour la santé. Pourtant, paradoxe des paradoxes, ce sont souvent les ingrédients naturels qui sont les plus problématiques.

À l'origine de la parfumerie, il n'y avait évidemment que des naturels. L'Égypte a confectionné les premiers parfums, dont le mythique kyphi. La Grèce avait des parfums de fleurs, et le support était odoriférant: l'huile d'olive. Si les méthodes furent d'abord empiriques, avec macération et enfleurage (dépôt des pétales dans des plaques de graisse qui s'imbibent progressivement des odeurs), de nouvelles inventions vinrent peu à peu s'inviter dans la fabrication. L'alambic permit la distillation. Quant à l'alcool, il demeure aujourd'hui l'ingrédient essentiel, avec souvent plus de 80% de la composition.

Les grandes innovations de la parfumerie vont naître avec les progrès de la chimie, qui permettra de proposer des molécules novatrices, mais aussi de recomposer des odeurs qui ne pouvaient être facilement obtenues jusqu'alors. Ainsi celles des fleurs dites muettes, comme le muguet ou le lilas, qui ne se «donnent» pas par les techniques habituelles (enfleurage, distillation…). Ces nouvelles molécules vont véritablement révolutionner la parfumerie.

La chimie a permis l'audace et la créativité. En ce sens, penser que les «vieux» parfums sont très naturels est une hérésie. Les grands Guerlain ont prodigieusement utilisé les nouvelles ressources de la chimie: coumarine et vanilline dans Jicky, éthylvanilline dans Shalimar… Les aldéhydes participent au N°5 de Chanel, l'hédione innerve l'Eau sauvage de Dior, la calone donne sa note aquatique à l'Acqua Di Giò… Sans chimie, pas de parfumerie moderne.

Tordre le coup aux a priori

Les préjugés ont la vie dure. En cette époque où l'alimentation est très remise en question, il y a un amalgame entre la nourriture et les parfums. C'est ce que confie Delphine Jelk, parfumeuse Guerlain: si entre la consommation d'une tomate bio et un plat préparé (avec additifs), il n'y a pas photo, pour un parfum les choses sont très différentes.

«Il s'agissait de voir jusqu'où on pouvait aller avec des naturels qui ont du charme, une vibration mais qui ont moins de tenue, de diffusion.»
Delphine Jelk, parfumeuse

Mais le mot «synthétique» renvoie au vocable «chimique», synonyme pour beaucoup de mauvaise qualité et de danger alors que ce sont souvent les naturels qui sont mis sur la sellette (allergènes, photosensibilisation). Dans les produits pour bébé ne figurent jamais de naturels. L'utilisation des huiles essentielles, par leur origine naturelle, rassure les consommateurs qui en oublient les dangers potentiels. En parfums, la nature est plus problématique que la synthèse.

Un engouement dans l'air du temps

L'époque mange bio, pense vert. Le parfum, qui a toujours eu recours aux naturels, le mentionne davantage et amplifie son utilisation avec des produits qui, au-delà de qualités purement olfactives, ajoutent une dimension poétique et permettent de raconter des histoires (les pays d'origine, les traditions, etc.).

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Guerlain (@guerlain)

Pour Guerlain la symbiose entre des naturels de qualité et les innovations issues de la chimie a toujours existé. Pour la mythique collection des Aqua Allegoria, la marque vient de choisir d'aller vers davantage d'écologie avec des flacons rechargeables en verre recyclé, le choix d'un alcool de betterave bio et 95% d'ingrédients naturels.

À LIRE AUSSI

Nous sommes addicts aux parfums sucrés, il est temps de nous sevrer

Pour Guerlain, Delphine Jelk vient de signer le dernier opus Nerolia Vetiver. Elle explique ces nouveaux choix: «Il s'agissait de voir jusqu'où on pouvait aller avec des naturels qui ont du charme, une vibration, mais qui ont moins de tenue, de diffusion.» Pour elle, se priver complètement des synthétiques serait une régression, un retour en arrière: «J'ai besoin de muscs, d'hédione…»

Quels naturels?

Le parfumeur Fabrice Pellegrin, directeur de l'innovation et des produits naturels chez Firmenich, apprécie particulièrement les naturels: «Au-delà de leur richesse olfactive évidente, j'apprécie tout ce...
[Courte citation de 8% de l'article original]

Loading...