« Je vous écris d'une autre rive ». C'est une courte lettre adressée à la philosophe Hannah Arendt que publie* l'historienne franco-tunisienne Sophie Bessis. Une longue méditation comme écrite au fil de la pensée, de la plume et de l'Histoire adressée à une philosophe qui sut penser précisément l'histoire humaine pour en déjouer le tragique.
Sophie Bessis et Hannah Arendt ont des points communs et des axes de divergence. Toutes deux sont nées dans des familles juives : ashkénaze de langue allemande puis anglaise pour Arendt ; sépharade et de langues diverses (français, italien, judéo-arabe, arabe) pour Sophie Bessis. Toutes deux intellectuelles, elles se sont attachées à penser cette histoire que les hommes font mais qu'ils ignorent faire, selon la formule de Marx. Chacune s'est appliquée à en déjouer l'inéluctabilité pour déceler dans le fracas du monde les grandes forces motrices, les lignes têtues, la part de l'homme et de sa volonté aussi.
Mais Sophie Bessis et Hannah Arendt ont aussi des points de vue qui divergent, puisque précisément, elles sont nées de part en part d'une mer qui sépare l'Europe de l'Afrique. Et cela a son importance. À l'Européenne obstinée que fut Arendt, Sophie Bessis oppose une expérience décentrée. Ou recentrée dans l'Ailleurs, c'est selon. Naître et grandir pendant la décolonisation dans un environnement tout à la fois juif, arabe, français, italien, africain et méditerranéen façonne autrement que le fait de naître et grandir dans un milieu juif, européen, allemand et connaître tout aut...
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