Rwanda : « Depuis dix ans, le dépôt de plainte de ces femmes n’aboutit pas »

Viviane Forson - LePoint - 21/04
ENTRETIEN. Face à la caméra du réalisateur Michaël Sztanke et de l’artiste Gaël Faye, trois Rwandaises disent l’horreur des viols commis par des soldats français en 1994.

Retenez bien leurs noms et leurs visages. Elles s'appellent Concessa Musabiynama, Marie-Jeanne Muraketete et Prisca Mushimiyimana, elles racontent pour la première fois, face à caméra, leurs viols dans les camps de réfugiés de Murambi et Nyarushishi au Rwanda, par des militaires français de l'opération Turquoise, du nom de l'intervention militaire, déployés sous mandat de l'ONU pour mettre fin au génocide des Tutsis au Rwanda entre le 7 et le17 juillet 1994. Si elles ont déjà brisé le silence en témoignant dès 2009 et, allant jusqu'à Paris en 2012 pour déposer une plainte devant la justice française, l'instruction confiée au pôle « Génocide et crimes contre l'humanité » du tribunal judiciaire de Paris, est dix ans plus tard au point mort.

Comment vivent-elles ce déni de justice ? Comment ces femmes, six au total à avoir porté plainte, se battent-elles pour conserver la mémoire de leur propre histoire ? Pour mieux nous éclairer, elles ont dépassé leur traumatisme pour retourner ensemble sur les lieux de l'horreur. Michaël Sztanke et Gaël Faye sont les deux réalisateurs de Rwanda,le silence des mots, diffusé samedi 23 avril dans Arte Reportage, ils se sont longuement confiés au Point Afrique.

Le Point Afrique : Comment avez-vous eu connaissance de l'histoire de ces femmes ? Et pourquoi avoir approché Gaël Faye ?

Michael Sztanke : J'ai réalisé un documentaire, Rwanda, chronique d'un génocide annoncé, en 2019, pour lequel j'ai plongé dans cette histoire, et je savais qu'il y avait eu des exactions du côté de l'armée française. Mais je ne savais pas exactement dans quelle circonstance. L'histoire de ces femmes m'a ensuite été rapportée par une Rwandaise, une ancienne médecin humanitaire qui était présente pendant le génocide des Tutsis. C'est elle qui a recueilli le premier témoignage. Ensuite, il y a eu une première plainte déposée par six femmes à Kigali en 2009 et une instruction a été ouverte en France en 2010. Et depuis, il ne se passe rien.

C'est une fois que j'ai pris connaissance de cette histoire que je me suis penché sur le dossier judiciaire. J'ai eu accès à un certain nombre d'informations, de procès-verbaux mais je me suis tout de suite heurté à un mur. Jusqu'à présent quelques hauts gradés français se sont exprimés par voie de presse pour dire que ces viols sont isolés, et les faits de quelques individus qui, je cite, « ont déconné ». J'ai alors d...
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