Pauvre, obscur et révolté: Romain Kacew avant Romain Gary

Myriam Anissimov - Slate FR - 10/04
La découverte d'une vingtaine de lettres inédites de Romain Gary à son ami Sigurd Norberg nous éclaire sur sa vie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

À la rentrée de septembre 1929, en classe de quatrième au lycée Masséna, à Nice, le jeune Roman Kacew (se prononce Katzcef), qui francise son prénom en Romain, se lie avec quatre condisciples dont il restera proche toute sa vie. Ses camarades se nomment Alexandre Kardo Sissoeff, René Agid, François Bondy et Sigurd Norberg, de deux ans le cadet de Romain. Alexandre est russe et champion de tennis. Gary lui empruntera ses exploits dans La Promesse de l'aube. René, fils d'Alexandre Agid, propriétaire de L'Hermitage, un palace où il accueille les altesses et les pachas, convie Romain pour le déjeuner du dimanche. François, venu de Paris, est exilé à Nice en tant qu'interne au lycée Masséna par ses parents parce qu'il néglige ses études. Enfin, Sigurd est un jeune Suédois très bien élevé et serré de près par un père d'une sévérité extrême, qui s'indigne du relâchement de l'éducation française.

Tous seront reçus au baccalauréat de philosophie en 1933.

Très sérieux, mûr pour son âge, Romain Kacew s'était forgé plusieurs personnages pour ne pas souffrir de sa timidité, qui lui gâchait la vie. Elle était liée au fait qu'il se trouvait laid, qu'il était juif, pauvre et étranger. Invité chez les Agid, il était humilié de n'avoir pas d'autre veston que celui qu'il portait chaque jour pour aller au lycée. Pour faire chic, il avait trouvé une écharpe blanche.

Divorcée de son second mari Leib, qui a ensuite épousé une jeune femme nommée Frida, avec laquelle il a eu deux enfants Valentina et Pavel, Mina, la mère du futur écrivain, quitte Varsovie avec Romain et arrive à Nice depuis Vintimille.

Ils habitent une chambre sinistre, 15 rue Shakespeare, dans le quartier de la gare. Après avoir travaillé dans un entrepôt de meubles, Mina vend de la brocante au porte-à-porte dans les hôtels élégants. Puis elle obtient la gérance d'une pension de famille sise boulevard Carlone, qu'elle baptise Hôtel Pension Mermonts, dont la plupart des clients sont des Russes modestes, arrivés là selon les aléas de la Révolution.

Mina et Romain occupent chacun une chambre de l'hôtel, autant dire qu'ils n'ont pas de véritable foyer. François Bondy, qui a résidé quelques mois à la Pension Mermonts, décrit ainsi la mère de Romain, après avoir lu La Promesse de l'aube: «Ce roman est la vérité même... Il ressuscite l'étonnante personnalité de ta mère qui n'avait nul besoin d'être transformée ou agrandie par l'imagination. Qui pouvait l'oublier, l'ayant connue?»

François Bondy, que j'ai rencontré à Zurich peu de mois avant sa mort, me raconta que Mina était mythomane. «Elle racontait des histoires dont je doutais beaucoup. Elle avait une personnalité théâtrale comme le théâtre n'en connaît pas. C'était une grande tragédienne dans la vie, mais pas au théâtre.»

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Sur les traces de Romain Gary

J'ai passé trois années à suivre les traces de Gary un peu partout où sa vie tumultueuse l'avait conduit. Dans presque tous les cas, j'ai réussi à retrouver ceux qui l'avaient bien connu, celles et ceux qui avaient travaillé avec lui en tant que diplomate, celles, nombreuses, qui avaient accepté sa sensualité violente et dénuée de sentimentalité. Excepté la compagnie des femmes éphémères dont il ne pouvait pas se passer, c'était un homme solitaire. Il avait répondu à un journaliste qui l'interrogeait qu'il n'avait pas d'ami.

En réalité, il était resté proche de ses quatre condisciples d'adolescence jusqu'à sa mort, bien qu'il s'en défendît.

J'ai aussi espéré retrouver Linda Noël, une de ses amies qui avait joué un rôle de perturbateur dans le tourbillon bien orchestré de «l'affaire Ajar». J'avais moi aussi rencontré cette Linda qui tenait un joli magasin de mode rue du Four, mais hélas trop tôt, avant que Gary n'entrât dans ma vie. Elle s'était volatilisée.

Malgré des recherches aussi savantes qu'acharnées, aidée même par un professionnel du renseignement, je n'ai pas retrouvé la trace de Linda qui, invitée chez Gary, dans sa maison Cimarron, à Puerto Andratx, avait vu sur sa table de travail le manuscrit de Gros-Câlin, et s'en était vantée. On ne l'avait pas crue. Gary avait contre-attaqué publiquement: «Si cette personne a vu quelque chose chez moi, ce ne peut être que mes organes génitaux.» Dans les affabulations de Gary, il y avait toujours une part plus ou moins grande de vérité. Je continue d'espérer qu'un jour Linda me fasse signe, même sous forme de fantôme.

Quant à Sigurd Norberg, je suis allée le chercher en pure perte jusqu'à Stockholm où sa famille était retournée après quelques années passées à Nice. Les Norberg étaient rentrés en Suède après que Sigurd eut obtenu son baccalauréat avec mention.

Photo de Romain et Sigurd, contemporaine des lettres, prise sur un bateau sur l'archipel de Stockholm. | Droits réservés

À Stockholm, j'avais tout de même appris qu'au mois de juin 1939, Romain avait résolu de se rendre en Suède avec 2.000 francs en poche pour tenter de reconquérir la belle Christel avec laquelle il avait filé le parfait amour libre pendant quelques semaines à Paris et à Nice. Cependant, Christel ne s'était engagée à rien. Elle était mère d'un petit garçon et envisageait de renouer avec son mari, musicien et compositeur. En cette occurrence, Romain ne réussit même pas à la revoir. Il habita chez Sigurd, dont la famille lui avait prêté leur petite maison de bois dans L'Archipelag, où il remania son premier roman Le Vin des morts. Gary lui avait offert son manuscrit.

À Stockholm, j'ai retrouvé Christel, devenue une très vieille dame vivant dans le dénuement absolu. Longtemps, Christel avait conservé le manuscrit du Vin des morts jusqu'au jour où, acculée par la misère, elle était venue le vendre à Paris en 1992. Aucun éditeur ne s'était manifesté lors de la vente à Drouot, c'est Philippe Brenot, médecin et psychanalyste qui l'acheta pour une bouchée de pain, et bien des années plus tard, l'édita chez Gallimard.

Christel ignorait où je pourrais retrouver Sigurd Norberg, qu'elle avait connu, il y avait tant d'années. Acceptant mon échec, j'achevai la biographie de Gary qui parut en 2004 sous le titre Romain Gary le c...
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