Dans un long article publié en juillet dernier, Vladimir Poutine affirmait que "Russes et Ukrainiens étaient une seule nation" appartenant à "un seul et même espace historique et spirituel". Une filiation qu'il a encore répétée lundi, dans une allocution au cours de laquelle il a reconnu l'indépendance des régions séparatistes de l'est ukrainien, pour les défendre contre de prétendues hostilités ukrainiennes. En réalité, les liens qui unissent les deux peuples voisins, loin d'être des frères ennemis, sont bien plus ambigus, selon des spécialistes.
Si une véritable histoire commune lie l'Ukraine à la Russie, elle ne doit pas occulter les spécificités de Kiev et sa volonté de s'éloigner de Moscou : "une histoire extrêmement complète, oscillant entre volonté d’unité et de séparation", résume Michel Eltchaninoff, philosophe et auteur du livre Dans la tête de Vladimir Poutine.
Si les deux États trouvent leur origine dans une principauté, le Rous de Kiev, du IXe au XIIe siècle, la situation a bien évolué depuis. "Vladimir Poutine part du Moyen-Âge mais gomme tout ce qui s'est passé ensuite, notamment chaque moment où le peuple ukrainien s'est positionné, pour construire l'idée d'une union mythologique russe", abonde l'historienne Juliette Cadiot, directrice d'études à l'EHESS et spécialiste de l'Empire russe et de l'URSS.
Ces points de rupture entre les deux nations sont nombreuses. À partir du XVIIe siècle, le territoire ukrainien actuel est rattaché à l'empire russe, mais dès le XIXe siècle, un nationalisme ukrainien mettant en avant sa propre langue et aspirant à l'autonomie prend forme. Il est rapidement réprimé par le pouvoir du tsar russe. En 1918, l'Ukraine proclame son indépendance, une courte entreprise qui échoue avec l'adhésion du pays à l'URSS en 1922. Staline tente aussi d'asseoir son pouvoir sur l'Ukraine en forçant les paysans à la collectivisation des terres, en déclenchant une famine aux millions de victimes en 1932-1933.
Au temps de l'URSS, les populations se mélangent, mais le lien de subordination reste. "Il était très facile de bouger : les élites se déplaçaient beaucoup, on comptait de nombreux mariages mixtes, des Moscovites partaient vivre à Kiev, où l’on parlait sans problème russe et où tout l’enseignement supérieur était en russe", explique Juliette Cadiot. Encore aujourd'hui, beaucoup de familles russes ont donc des proches en Ukraine, et vice-versa.
Et si les Ukrainiens sont le plus souvent bilingues, l'ukrainien est considéré comme langue maternelle par 78% de la population et le russe, par 18%, selon un récent sondage. Certains chefs d'État russes y ont aussi fait leurs premières armes, comme Khrouchtchev, ou en sont même originaire, à l'instar de Mikhaïl Gorbatchev, dont la mère est ukrainienne.
Malgré ces mélanges de population et ces interpénétrations culturelles, "toute velléité nationaliste ukrainienne, comme faire de la poésie en ukrainien ou valoriser des héros ukrainiens, qui avaient lutté contre l’Empire russe, était mal vue" sous l'URSS, poursuit la spécialiste. Très vite, une grande partie des dissidents ukrainiens sont sévèrement punis, "encore plus fortement qu’en Russie", et enfermée dans les goulags. En 1991, l'Ukraine se détache enfin de Moscou et proclame son indépendance par un référendum où le "oui" l'emporte à 92%.
Dans les années suivant l'indépendance, de nombreux Ukrainiens manifestent leur volonté de rompre définitivement avec le Kremlin, notamment lor...
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