Comment X est devenu l’un des théâtres de la guerre en Ukraine

Yuliya Matvyeyeva - TheConversation-France - 16:30
Depuis le début de la guerre en Ukraine, X est devenu un champ de bataille informationnel où diplomatie, OSINT, propagande et journalisme se croisent en temps réel.

Dans le cadre de la guerre à haute intensité en Ukraine, le rôle du réseau X (anciennement Twitter) a évolué : il est devenu un terrain privilégié à la fois pour les analystes, les journalistes et les chercheurs, ainsi qu’un espace d’expression pour les diplomates et les responsables politiques.

Dès les premières heures du 24 février 2022, alors que Vladimir Poutine venait d’annoncer, dans un discours prononcé à l’aube, le lancement de ce qu’il qualifie d’« opération militaire spéciale », des milliers de publications pullulaient déjà sur Twitter. Réactions diplomatiques, images prises sur le terrain — souvent filmées par des habitants ou enregistrées par des caméras de surveillance —, témoignages, premières enquêtes en sources ouvertes dites d’Open Source Intelligence (OSINT), analyses et campagnes informationnelles s’y entremêlaient en temps réel.

Twitter s’est imposé comme une source et un agrégateur d’informations, un espace de confrontation des récits, un laboratoire d’enquêtes ainsi qu’un outil de diplomatie numérique et une salle de rédaction internationale. Les journalistes n’étaient plus les seuls à informer : gouvernements, ONG, témoins, civils, militaires, analystes ou encore chercheurs y prélèvent et diffusent leurs informations.

Un terrain numérique riche en données

Rappelons que Twitter a été fondé en 2006 par Jack Dorsey, Evan Williams, Biz Stone et Noah Glass, avant d’être racheté par Elon Musk en octobre 2022 qui l’a renommée X en juillet 2023. Ce dernier a engagé des remaniements internes concernant aussi bien le fonctionnement du réseau social que l’organisation de ses équipes, suscitant des controverses, notamment autour de la modération des contenus. La littérature scientifique consacrée à la plate-forme est conséquente et les chercheurs en sciences humaines et sociales investissent ce réseau social pour y analyser différentes dynamiques.

Ce « terrain numérique » offre aux chercheurs et journalistes un moyen d’observer un conflit en temps réel et de décrypter des dynamiques politiques, sociales et informationnelles. Dès 2009, la notion de « Twitter Revolutions » apparaît dans l’analyse de la circulation des informations lors des contestations en Iran. Cette même formule a été reprise ultérieurement, lors du Printemps arabe, pour décrire les mobilisations collectives.

La révolution de Maïdan a aussi fait l’objet de plusieurs études sur Twitter, tant linguistiques que sociologiques. Ces travaux se sont multipliés dès 2014 avec l’annexion de la Crimée et les combats dans le Donbass. Ainsi, une étude publiée en 2015 a montré que le hashtag #SaveDonbassPeople, lancé par des militants pro-russes dans le cadre d’une campagne reposant notamment sur la mise en scène d’enfants et la création de faux profils, est ensuite devenu un instrument de confrontation informationnelle entre les deux camps. Plus récemment, en 2022, des chercheurs ont mis en évidence, à partir d’un corpus de tweets, une progression marquée de l’usage de la langue ukrainienne parmi les utilisateurs ukrainiens étudiés, parallèlement à un recul de l’usage du russe.

Diplomaties en miroir

L’allocution télévisée de Vladimir Poutine annonçant le lancement de l’« opération militaire spéciale » a été diffusée le jour même sur le compte officiel du ministère russe des Affaires étrangères, quelques heures après sa diffusion sur les chaînes de télévision russes.

Le ministre ukrainien des affaires étrangères de l’époque, Dmytro Kuleba, avait quant à lui écrit : « Poutine vient de lancer une invasion à grande échelle de l’Ukraine ». Le compte officiel du même ministère évoquait une « nouvelle vague d’agression contre l’Ukraine ». Peu après, Volodymyr Zelensky, qui soigne sa communication numérique, annonçait la rupture des relations diplomatiques avec la Russie.

Un compte gouvernemental, @Ukraine, avait demandé aux internautes : « Mentionnez @Russia et dites-leur ce que vous pensez d’eux », dans le but de sensibiliser à la situation en cours. En écho au concept de Netizen, désignant un citoyen actif sur Internet, l’expression « Netizen Battalion » a été employée par un chercheur pour qualifier l’audience internationale impliquée dans le suivi de cette guerre.

Les réactions des partenaires de l’Ukraine se sont succédé en cascade. Les publications de ces acteurs coexistent, se répondent et s’influencent mutuellement. Chaque publication apporte une bribe d’information : une heure, un message, une image, une vidéo, un hashtag, une réaction. Ensemble, ces fragments composent progressivement une archive numérique de la guerre.

Une bataille narrative dans le cyberespace

La guerre se joue aussi dans les fils d’actualité et de discussions (ou threads), où chaque publication peut être interprétée différemment. Le bombardement de la maternité de Marioupol, le 9 mars 2022, l’illustre : les photos d’Associated Press, montrant des femmes enceintes évacuées des décombres, ont circulé dans le monde entier et alimenté une bataille diplomatique sur Twitter, plusieurs diplomates russes dénonçant une mise en scène. Une image peut ainsi être à la fois un élément de preuve, l’objet d’une controverse et un instrument diplomatique, façonnant une « grammaire visuelle de la véridiction ».

La même mécanique s’est reproduite à Kramatorsk, le 8 avril 2022, qui a fait plusieurs dizaines de morts. Dmytro Kuleba affirmait que les Russes savaient la présence de civils dans la gare, qualifiant l’attaque de « massacre délibéré ».

Les autorités russes ont rejeté toute responsabilité, accusant l’Ukraine en retour.

Publication de l’ambassade de Russie au Royaume-Uni contestant les images du bombardement de la maternité de Marioupol (version archivée). The Guardian

Avant même que les enquêteurs puissent accéder au site, deux versions opposées circulaient déjà. Cette fois encore, les « OSINTers » ont confronté ces récits aux données disponibles. Bellingcat a relevé les incohérences des affirmations russes, tandis qu’une enquête de Human Rights Watch a conclu que l’attaque avait été menée par la Russie au moyen d’un missile Tochka-U, équipé d’une ogive à sous-munitions.

Dès 2022 et au-delà du théâtre ukrainien, l’opération d’influence russe Doppelgänger a diffusé sur X de faux contenus renvoyant vers des copies de médias européens, notamment Le Monde et Der Spiegel. L’objectif était d’installer durablement des récits destinés à fragiliser le soutien occidental à l’Ukraine tout en jouant avec le brouillard informationnel.

Une seconde opération, Matriochka, visait quant à elle à perturber le travail des vérificateurs de faits et des médias en les saturant de demandes, sur X ou par e-mail, pour enquêter sur de faux contenus. Le service français VIGINUM a documenté l’ampleur de ces « modes opératoires informationnels ».

Schéma du mode opératoire informationnel Overload, auquel est associé Matriochka. VIGINUM

La rapidité devient une arme à part entière. Une image peut devenir virale avant d’être vérifiée ; un récit peut s’imposer avant même que les faits ne soient établis.

Ces mêmes messages s’imprègnent des codes de la culture web. Par exemple, les mèmes ont pris une place de premier plan dans la communication de comptes gouvernementaux officiels.

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L’année 2022 a également coïncidé avec l’arrivée des outils d’intelligence artificielle générative. Par conséquent, de nombreux deepfakes ont proliféré, jouant très souvent sur les registres émotionnels pour susciter la compassion et l’empathie ou bien pour discréditer l’adversaire. De plus en plus sophistiqués à mesure que les outils s’améliorent, ils sont désormais au cœur des enjeux informationnels.

Des tweets aux enquêtes OSINT

Une question est alors centrale : comment distinguer une preuve d’une mise en scène, un fait d’une interprétation, une information d’une manipulation ? Pour répondre à ce défi, les enquêtes en sources ouvertes occupent une place décisive.

Bien que cette pratique ne soit pas nouvelle — de nombreuses voix font remonter l’OSINT à l’arrivée du BBC Monitoring Service en 1939, la veille de la Seconde Guerre mondiale —, il est courant d’associer son « essor » avec la guerre en Ukraine, notamment l’enquête de Bellingcat sur le crash du MH17 en 2014.

L’OSINT a également permis de documenter les exercices militaires russes menés aux frontières en 2021, puis l’invasion de 2022, grâce à l’exploitation de sources ouvertes par des analystes aux niveaux d’expertise variés. Leurs productions, associées à l’instantanéité des messages, ont fourni à la presse internationale des pistes d’analyse pour couvrir en continu le conflit, alors que la rapidité de l’invasion avait pris de court les rédactions.

Les informations, disséminées principalement dans le cyberespace mais pas seulement, s’appuient sur les témoignages oculaires, écrits ou filmés, ainsi que des données cartographiques ou encore satellites, sans nécessiter une présence sur place.

La veille de l’invasion, un embouteillage inhabituel est apparu près de la frontière russo-ukrainienne. Jeffrey Lewis, chercheur au Middlebury Institute, y a vu un possible signe du début de l’offensive russe, confirmé par des véhicules militaires repérés au même endroit. Google a ensuite désactivé l’affichage du trafic en Ukraine pour des raisons de sécurité.

Un hangar, un panneau, un parking ou même une ombre deviennent autant d’indices permettant de recouper les faits. Autre exemple, une vidéo montrant l’assaut contre l’aéroport de Hostomel a beaucoup circulé avant d’être géolocalisée grâce aux bâtiments visibles et aux images satellites.

Les organisations et groupes OSINT, souvent composés de bénévoles, comme Bellingcat, GeoConfirmed, InformNapalm, Molfar ou DeepStateUA, pour n’en citer que quelques-uns, publient leurs analyses sur X tout en se servant du même réseau pour nourrir leurs recherches.

Les méthodes d’analyse et de collecte des données sont par ailleurs régulièrement publiées dans une logique de rigueur et de transparence et les corrections discutées publiquement, à l’exemple du fil ci-dessous.

La plate-forme devient un espace où les informations sont confrontées et vérifiées. Le lecteur ne découvre plus seulement le résultat d’une enquête : il peut la suivre, voire y participer. Ces preuves peuvent, parfois, contribuer aux enquêtes judiciaires relatives aux crimes de guerre, dans une logique de « web of accountability ».

Une attention particulière doit aussi être portée aux diverses manipulations algorithmiques. Les comportements automatisés se matérialisent de différentes manières : de faux comptes (« fake followers ») créés en masse pour conférer une fausse légitimer à un compte fallacieux, d’autres créés expressément avec pour but de diffuser de faux narratifs, ou encore certains qui inondent de messages sur des hashtags précis (« spammers »). À ce titre, une étude portant sur la perception mondiale du début de la guerre a identifié une présence significative de tweets « pro-guerre » partagés par des comptes non associés à de véritables utilisateurs, dont plus de 10 000 bots.

Le rachat du réseau social par Elon Musk en 2022 a poussé certains utilisateurs vers d’autres plates-formes, comme Bluesky, sans empêcher la plupart des analystes de continuer à documenter la guerre malgré l’évolution des règles et des algorithmes. Par ailleurs, nombre de ces analystes publient simultanément sur d’autres médiums, notamment Telegram qui occupe une place importante en Ukraine.

Quand la diplomatie sort des chancelleries

Longtemps, la diplomatie s’exerçait largement à huis clos, à travers des notes verbales, des télégrammes et des négociations privées, tandis que sa dimension publique passait notamment par les conférences de presse.

Pour certains, à l’instar de l’ambassadeur de France en Ukraine en poste en 2022, le réseau était devenu un journal de bord suivi bien au-delà du seul cercle des diplomates. Il avait, entre autres, publié des consignes de sécurité destinées aux ressortissants français. Les comptes diplomatiques ne diffusent plus seulement des communiqués : ils réagissent en direct, interpellent d’autres acteurs internationaux, répondent aux accusations et influencent les débats.

Cette diplomatie publique peut également devenir conflictuelle. Elon Musk a tweeté en octobre 2022 une proposition de paix en suggérant notamment que la Crimée demeure sous giron russe. Andrij Melnyk, alors ambassadeur d’Ukraine en Allemagne, lui avait répondu publiquement : « Allez vous faire voir, telle est ma réponse très diplomatique. » Peu après cet échange houleux, SpaceX avait affirmé ne plus pouvoir financer Starlink, dont dépend en partie l’armée ukrainienne, avant un revirement ultérieur d’Elon Musk.

Ces séquences montrent l’imbrication de la diplomatie, du numérique et des entreprises privées dans les conflits. La communication diplomatique quitte en partie les canaux institutionnels pour devenir directe et personnalisée. L’ambassadeur n’est plus seulement le porte-parole de son État : il devient un acteur identifiable de l’espace numérique. Ses publications peuvent rassurer, signaler la continuité de son action, mobiliser des soutiens ou provoquer une controverse. La diplomatie reste dans les chancelleries, mais se joue aussi en public. Télégrammes et négociations confidentielles coexistent avec d’innombrables publications, devenues un relais de la diplomatie contemporaine.

De multiples acteurs mobilisent X pour toucher leurs audiences, mais aussi pour interagir directement avec des personnes qui seraient autrement difficilement accessibles, en court-circuitant les canaux traditionnels.

Les transformations liées à l’usage de la plate-forme, tant pour les « enquêteurs » que pour les « décideurs », s’expliquent à la fois par les possibilités offertes par X et par la manière dont les acteurs se l’approprient en situation de guerre. En ce sens, les publications qui y sont diffusées constituent une archive pour comprendre une guerre qui continue de s’écrire, année après année.

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