Cet entretien a été publié dans «Carnets de science», la nouvelle revue du CNRS.
C’est peu de dire que Véronique Aubergé est intarissable sur ses recherches. Quand on la retrouve ce matin d'hiver sur le campus de Saint Martin d'Hères, à Grenoble, on comprend vite qu’on va devoir lutter pour poser nos questions à cette véritable tornade rousse ! Le sujet qui obsède cette spécialiste du langage depuis son recrutement au Laboratoire d’informatique de Grenoble1 (LIG) en 2012 ? La robotique sociale, soit la façon dont nous nouons des liens avec les machines et la nature de ces liens. La chercheuse, qui a participé en 2016 à la création de la première chaire « Robotique et éthique »2 de France, a décidé avec son équipe de s’intéresser à un public en particulier : les personnes âgées isolées. Elle a l’intime conviction que les robots pourront aider à réparer le lien social, en « réentraînant » ces personnes au lien avec autrui. Ce jour-là, justement, son équipe s’apprête à recevoir une retraitée grenobloise au « living lab du laboratoire » – un véritable appartement de trois-pièces où la personne âgée va être laissée seule avec un drôle de robot à roulettes… Rencontre avec une passionnée, au cœur de la régie où écrans et commandes permettent d’orchestrer l’expérience en coulisses.
Avant d’en venir aux robots, parlons un peu de votre parcours. Depuis toujours, vous vous passionnez pour le langage. Comment cette quasi-obsession vous est-elle venue ? Véronique Aubergé : Quand j’étais adolescente, je voulais être danseuse, j’ai même été prise à l’opéra de Genève. J’avais 14 ans et je voulais comprendre comment, alors que leur virtuosité technique était la même, un danseur pouvait émouvoir avec une figure et l’autre non. Je voulais comprendre ce qu’était la grâce. C’est un peu comme le charisme : en employant presque les mêmes formules, certains vont susciter l’adhésion par leur discours et d’autres pas du tout. Au-delà du vocabulaire employé, qu’est-ce qui fait un Gandhi ou un de Gaulle ? Cette communication au-delà des mots, au-delà de l’alphabet des figures de la danse, j’ai eu l’intuition qu’elle serait plus facile à percer avec la danse qu’avec la linguistique. Je voulais donc être danseuse professionnelle et faire de la linguistique « pour le fun ». La vie en a décidé autrement : mon corps a lâché et j’ai dû inverser mes priorités.