La deuxième fois que j'ai vu Tilda Swinton en personne, c'était au Festival de Cannes, lors de la projection d'un film de monstres japonais de la fin des années 1970, Demon Pond, du (encore) obscur Masahiro Shinoda. Elle s'est assise quelques rangées devant moi. Il n'a pas quitté l'écran des yeux pendant les deux heures très dures de prothèses et de yokai.
La première fois que j'ai vu Tilda Swinton, c'était au Festival du Film de Sitges, où elle venait récupérer le Grand Prix d'Honneur et présenter, le lendemain, Suspiria de Luca Guadagnino. Elle n'a jamais pu présenter le remake, car elle a dû partir immédiatement après la cérémonie de remise des prix ; son père était décédé le matin même. Swinton l'avait accompagné dans ses dernières heures : "Il dormait, mais il rêvait. Je restais assis là à réfléchir à ce sur quoi il fantasmait... Je savais que j'avais cette belle invitation à venir ici ce soir. Je me demandais : devrais-je y aller ? J'ai pensé oui, pour le fantasme."
La cinéphilie de cette artiste - elle n'aime pas se définir comme actrice, les raisons suivent ci-dessous - friserait la dévotion, si elle n'avait pas toujours suivi la maxime de Chris Marker : "Je fais des films parce que j'aime voyager". Avant de se consacrer, Tilda Swinton est curieuse... Ce qui n'exclut pas la dévotion qu'elle inspire elle-même aux cinéphiles : icône incontestable du cinéma d'avant-garde, lauréate de l'Oscar pour Michael Clayton, la Britannique a su tisser un pont unique entre les superproductions hollywoodiennes et l'aile la plus indomptable du circuit des auteurs contemporains.
Comme les fantômes du film que nous avons partagés notre deuxième fois, Swinton vit à la limite du temps. Son expressivité détachée et nuancée fait d'elle, à la fois, la parfaite sorcière blanche du Monde de Narnia et le vampire fatigué de Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch. Le protagoniste androgyne d'Orlando de Sally Potter et un dictateur ridicule pour Bong Joon-ho. Présence totémique à Cannes, cette non-actrice nous a offert une masterclass ludique, lucide et pleine d'exemples. Voici quelques-unes de ses réflexions les plus perspicaces.