Vous êtes démographe, vous dirigez l'Institut Convergences Migrations1, et vous avez passé la majeure partie de votre carrière entre l’Institut national d’études démographiques (Ined) et l’Insee. Depuis quand travaillez-vous sur le sujet des migrations ? François Héran : J’ai découvert le sujet des migrations en 1976. Après des études de philosophie, j’ai fait une thèse d’anthropologie sur les transformations de la grande propriété agraire en Andalousie depuis le XVIIIe siècle, ce qui m’a amené à m’intéresser aussi aux micropropriétaires qui vivaient en marge du système et qui, à cette époque, étaient nombreux à émigrer. J’ai étudié surtout les facteurs qui poussaient à l’émigration les habitants de huit villages de montagne, dans l’arrière-pays de la Costa del Sol. Ce que j’ai découvert m’a surpris : les plus pauvres, les analphabètes, les chargés de famille, migraient peu ou seulement au sein de la région ; c’étaient les plus instruits, les plus jeunes…, qui migraient au loin, vers la France ou l’Allemagne.
À l’époque, peu de travaux existaient sur la migration, et les grands sociologues français comme Pierre Bourdieu, Raymond Boudon ou Alain Touraine ne l’abordaient guère, si ce n’est parfois à travers le prisme de la pauvreté. On ne parlait d’ailleurs pas d’immigrés mais d’étrangers. C’est seulement à partir de 1993, quand j’ai pris la tête de la division des Enquêtes et des études démographiques de l’Insee, que j’ai retrouvé le sujet des migrations, que je n’ai plus quitté depuis : mon équipe élaborait les grands indices démographiques de la France et notamment le solde migratoire. Notre travail n’était pas simple à l’époque. C’était juste après la chute du Mur de Berlin (novembre 1989, NDLR), et des rumeurs persistantes annonçaient l’arrivée massive de migrants depuis l’Est de l’Europe. Pourtant, on avait beau scruter les indicateurs, on ne voyait rien venir. Pour la première fois, j’ai touché du doigt le décalage qui pouvait exister entre les craintes sur les migrations et la réalité statistique.