« Nous devons former à partir de là (c’est-à-dire à partir de la Palestine) une partie des forteresses européennes face à l’Asie et être une base avancée pour la civilisation dans sa lutte contre la barbarie. »
Avec cette formulation fondamentale stricte, Theodor Herzl ne proposait pas simplement une manœuvre de négociation pour convaincre les puissances impériales européennes de soutenir l’État souhaité, mais il écrivait plutôt le « code génétique » de la relation de l’Occident avec « l’idée » d’Israël depuis plus d’un siècle.
Aujourd’hui, à chaque confrontation militaire majeure au Moyen-Orient, les capitales occidentales mobilisent l’ensemble de leur appareil politique et militaire. Cette mobilisation nous oblige une fois de plus à poser la question centrale : pourquoi l’Occident soutient-il Israël de cette manière absolue et inconditionnelle ? La réponse toute prête dans la presse et dans le monde universitaire réduit généralement ce soutien au terme « alliance stratégique ». Mais l’utilisation du terme « allié » n’est qu’une simplification déformée de la nature des relations de l’Occident avec Israël, et une erreur qui nous empêche de réaliser la véritable nature de la présence israélienne dans la région.
Politiquement, lorsque nous utilisons le terme « alliance », nous supposons implicitement l’existence de deux entités distinctes, chacune ayant son propre contexte historique et géographique indépendant, et dont les intérêts se croisent temporairement. Les alliances politiques sont de nature contractuelle et utilitaire et sont toujours soumises à des calculs de profits et de pertes. Si l’allié commet une erreur ou devient un fardeau stratégique ou moral, son allié exercera une certaine pression sur lui, réduira son soutien, voire l’abandonnera complètement, comme nous l’enseigne l’histoire politique moderne. Mais le comportement occidental à l’égard d’Israël ne peut s’expliquer par la logique matérielle des alliances, et Israël n’est pas traité dans les cercles décisionnels comme un partenaire soumis à une évaluation constante.
Pour comprendre comment l’Occident perçoit réellement Israël, il ne suffit pas de s’arrêter aux frontières des intérêts communs, mais il faut plutôt démanteler sa véritable position dans la conscience occidentale. L’Occident ne le considère pas comme un État national indépendant ou un partenaire politique, mais le considère comme une extension stratégique et organique de son propre système, une extension qui n’est pas soumise à des calculs de profits et de pertes, mais plutôt à des calculs d’identité et de survie.
Ce point de vue est manifestement évident dans le langage qui justifie la présence israélienne elle-même. Pendant longtemps, et avec beaucoup d’enthousiasme, le discours occidental a adopté le récit israélien classique des « pionniers » aventureux venus de l’étranger pour « faire fleurir le désert ». Lorsqu’un citoyen américain, canadien, australien ou néo-zélandais entend cette phrase, il se souvient inconsciemment de l’histoire de « l’homme blanc » qui porte le fardeau de l’illumination pour « apprivoiser la nature dure et les peuples autochtones sauvages ».
L’historien israélien Ilan Pappé explique soigneusement cette dynamique dans son livre « Le nettoyage ethnique de la Palestine », lorsqu’il affirme que le sionisme n’a jamais été simplement une idéologie nationaliste, mais a toujours été « un mélange étroitement lié au colonialisme européen du XIXe siècle ». Cet enchevêtrement amène l’Occident à considérer Israël comme une extension de son histoire expansionniste. Ils ne soutiennent pas une entité étrangère, mais soutiennent plutôt leur propre version de « l’apprivoisement de l’Est », conférant à cette base coloniale une familiarité émotionnelle qui l’inscrit dans le même récit occidental.
« Le discours occidental a adopté le récit israélien classique des pionniers aventureux venus de l’étranger pour apporter la prospérité dans le désert. »
Edward Said explique cela dans sa critique fondamentale de l’orientalisme, en disant que l’Occident a façonné son image de centre de rationalité en inventant un « Orient » chaotique et excitable. Au cœur de cet Est, Israël a été implanté pour remplir la fonction de « centre rationnel » moderne entouré par une mer de chaos arabe. Cette conformité identitaire est ce qui fait passer Israël de la catégorie d’« allié » soumis à évaluation et à responsabilité, à la catégorie de « soi » qui doit être défendu à tout prix, et c’est la base sur laquelle a été construit l’arsenal d’arguments culturels et académiques pour justifier la présence israélienne et son immunité absolue.
Cette vision supérieure se cristallise dans l’une des métaphores politiques les plus célèbres inventées par l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et constamment utilisée par les politiciens occidentaux, lorsqu’il décrit Israël comme une « villa dans la forêt ». En déconstruisant ...
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