Livre après livre, l'ancienne "chasseuse de têtes" traque les conformismes de notre époque. Julia de Funès est devenue l'une des philosophes les plus populaires de France, d'abord en soulignant les absurdités du monde de l'entreprise (qu'elle a fréquenté pendant dix ans) ou les impostures du développement personnel, puis en montrant les pièges des identités ou celle des postures moralisatrices. Son nouvel essai, Pensées distinguées (Editions de L'Observatoire, parution le 5 mai), est un manuel d'émancipation intellectuelle aussi accessible que stimulant. Sous la forme d'une correspondance philosophique, la chroniqueuse de L'Express fournit des outils conceptuels pour armer son jugement et sortir de la pensée dogmatique dans les grands débats contemporains (de l'euthanasie à l'immigration). Plaidant pour les nuances, elle invite à distinguer critique et offense, héritage et conservatisme, vie et existence ou élitisme et exigence.
En avant-première, Julia de Funès nous explique comment on peut débattre plus sereinement, y compris sur un sujet aussi passionnel que le conflit israélo-palestinien. La petite-fille de Louis de Funès revient également sur son parcours, son combat pour la liberté, comme son refus de l'opposition binaire gauche-droite.
L'Express : On vous connaît peu, vous n’êtes pas dans le récit de soi…
Julia de Funès : La dernière rentrée littéraire m’a semblé, à cet égard, presque caricaturale : une profusion de récits de soi, de confessions tournées vers la mère ou le père. J’ai voulu prendre le contre-pied. Penser moins à moi qu’au lecteur. De quoi aurait-il besoin aujourd’hui ? Qu’est-ce que je peux lui apporter d’utile immédiatement ? De là est né ce projet : transmettre ce que la philosophie nous lègue de plus précieux — des distinctions décisives pour penser juste et parler avec précision. J’aimerais que chacun puisse ouvrir ce livre et se dire : "Je peux tenir une conversation, soutenir un débat, argumenter, nuancer — j’ai des armes." Au fond, je cherche simplement à donner ce que la philosophie m’a transmis et que l’on met si longtemps à acquérir : au fil des lectures, de l’apprentissage, de cette lente quête des mots justes pour que chacun puisse s’en saisir plus vite.
Votre grand combat, dans vos essais comme dans vos chroniques pour L’Express, semble être la lutte contre le conformisme…
Bergson disait qu’on écrivait toujours le même livre, avec des variations. Le mien, à travers ses formes diverses, n’a qu’un seul objectif : défendre la liberté. Libération par rapport au carcan managérial dans Socrate au pays des process, libération par rapport au développement personnel dans Le Développement (im)personnel, libération par rapport à l’identitarisme avec Le Siècle des égarés, et libération face à la bien-pensance dans La Vertu dangereuse. Là, c’est une libération par rapport aux grandes confusions contemporaines et à la difficulté à dire et à formuler ce que l’on pense. Car la véritable liberté de pensée et de parole ne consiste pas à tout dire à tout moment, mais à savoir dire ce que l’on pense comme on le souhaite exactement. Et cette liberté s’acquiert par l’appropriation de mots justes, de distinctions utiles, de nuances décisives.
La nuance, selon vous, ce n’est pas le compromis mou, comme on le pense souvent…
La nuance n’est pas la modération. La modération cherche le compromis et préfère l’accord ou le confort d’une ...
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