Chaque année, la Journée mondiale de la santé nous rappelle que la santé publique ne dépend pas seulement des hôpitaux ou de la médecine. Elle dépend aussi de notre environnement : de l’eau que nous buvons, des sols que nous cultivons et des substances que nous y répandons.
Aujourd’hui, des citoyennes et des citoyens se mobilisent à Paris, en cette Journée mondiale de la santé, pour alerter sur les dangers des pesticides. Cette mobilisation rappelle surtout que derrière les débats techniques sur la santé se trouvent en réalité des vies exposées, des territoires fragilisés et des populations inquiètes pour leur santé et celle de leurs enfants.
Pour les Antilles françaises, cette réalité porte un nom : le chlordécone.
On a parfois présenté cette affaire comme un scandale appartenant au passé. Pourtant, les recherches scientifiques récentes montrent l’inverse. Une étude du LSCE, menée avec le BRGM et le CIRAD, estime que ce pesticide pourrait continuer à circuler dans les sols et les sédiments des Antilles pendant 4 000 à 11 000 ans. Autrement dit, le chlordécone n’est pas une page tournée. C’est une pollution durable, encore active, dont les effets continuent de peser sur les populations et les écosystèmes.
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Ce danger était pourtant connu. L’accident industriel de Hopewell, en Virginie, dans les années 1970, aurait dû alerter : il a conduit les autorités américaines à arrêter la production et la vente de ce produit sur leur sol. Dès 1979, les alertes internationales existaient déjà sur sa dangerosité ; le Centre international de recherche sur le cancer, agence de l’OMS, l’a ensuite classé comme cancérogène possible pour l’être humain.
Cette contamination constitue un fait massif de santé publique. Depuis plusieurs années, les autorités sanitaires rappellent que la pollution des sols et des eaux entretient une contamination durable de la chaîne alimentaire. Plus de 90 % des adultes de Guadeloupe et de Martinique présentent aujourd’hui des traces de chlordécone dans leur organisme. L’Anses souligne que ce pesticide continue d’impacter certaines cultures et productions animales. L’Inserm a confirmé une présomption forte de lien entre l’exposition au chlordécone et le risque de cancer de la prostate, tout en appelant à poursuivre les recherches sur ses effets sur la grossesse, le développement de l’enfant et l’exposition chronique des populations.
Le scandale du chlordécone ne peut donc plus être traité comme un simple héritage embarrassant. Il s’agit d’un problème actuel de santé publique, qui interroge directement la manière dont la puissance publique protège les populations exposées et garantit l’égalité devant les risques sanitaires.
La cour administrative d’appel de Paris l’a reconnu dans un arrêt du 11 mars 2025. L’État a commis des fautes en autorisant des insecticides à base de chlordécone, en permettant leur usage prolongé, en tardant à mesurer l’ampleur de la pollution et en informant trop tardivement la population. Le scandale du chlordécone n’est donc pas seulement sanitaire et environnemental. Il est aussi institutionnel.
Pourtant, malgré ces constats, la réponse publique reste trop faible. Dans le volet pénal de l’affaire, les premières plaintes remontent à 2006. La décision sur l’appel du non-lieu, initialement attendue le 23 mars 2026, a été reportée au 22 juin 2026. Près de vingt ans après les premières plaintes, ce nouveau délai prolonge pour les victimes une attente devenue insoutenable.
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Cette attente est d’autant plus difficile à accepter que le chlordécone n’est pas une anomalie surgie de nulle part. Il est le produit d’un modèle agricole inscrit dans l’histoire des Antilles, fondé sur la monoculture et la dépendance aux intrants chimiques, héritier direct d’une agriculture coloniale qui a longtemps ...
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