L’impunité et les crimes non résolus contre les journalistes tuent la confiance du public

GlobalVoices - 18/02
La sécurité des journalistes n’est plus seulement une question de protection physique, mais un croisement complexe de résilience juridique, d’hygiène numérique et de soutien psychologique.

Pablo Arcuri et Elida Zylbeari à la conférence e-society.mk à Skopje. Photo de Vančo Džambaski, CC BY-NC 4.0.

Cette interview d'Elida Zylbeari a été publiée pour la première fois par Antidisinfo.net dans le cadre du Hub anti-désinformation des Balkans occidentaux le 24 décembre 2025. Une version éditée est republiée ici dans le cadre d'un accord de partage de contenu entre Global Voices et la Fondation Metamorphosis.

La sécurité des journalistes n’est plus seulement une question de protection physique, mais un croisement complexe de résilience juridique, d’hygiène numérique et de soutien psychologique. Dans une interview pour Portalb.mk, Pablo Arcuri, responsable du programme thématique pour la sécurité des journalistes chez Free Press Unlimited (FPU), présente une vision holistique de la protection de la presse à une époque de menaces multidimensionnelles. De la montée des poursuites stratégiques contre la participation publique (SLAPP) dans les démocraties à la militarisation des campagnes de diffamation basées sur l’IA dans les zones de conflit comme Gaza, il révèle comment la désinformation en ligne agit comme un précurseur de la violence dans le monde réel. En soulignant le travail du FPU dans la réouverture des « affaires non résolues » pour lutter contre un taux d’impunité mondial de 90 pour cent, Arcuri souligne que la lutte pour la sécurité des journalistes est en fin de compte une lutte pour la santé de la société et la survie de la vérité elle-même.

Elida Zylbeari (EZ) : Quel est le danger le plus urgent auquel les journalistes du monde entier sont actuellement confrontés ? S'agit-il de violence physique, d'attaques en ligne ou de poursuites judiciaires ?

Pablo Arcuri (PA) : Il est difficile de nommer une menace unique et universelle, car les risques pour la sécurité des journalistes sont très contextuels. Ce à quoi les journalistes sont confrontés dépend de l'endroit où ils travaillent, de ce qu'ils couvrent et, souvent, de qui ils sont.

Dans les pays qui se présentent encore comme démocratiques ou semi-démocratiques, nous considérons de plus en plus le harcèlement judiciaire comme le principal outil de répression, notamment à travers les poursuites-bâillons, qui ne visent pas à gagner devant les tribunaux, mais à épuiser, intimider et faire taire les journalistes.

Dans des environnements plus répressifs, la surveillance numérique et les attaques en ligne sont utilisées pour surveiller, intimider et discréditer les journalistes. Et dans les contextes les plus extrêmes, comme les zones de conflit ou les régimes autoritaires, les journalistes sont exposés à des violences physiques directes, à des détentions arbitraires, voire à des assassinats ciblés.

Il est également important de souligner que les risques ne sont pas répartis de manière égale. Les femmes journalistes, par exemple, sont confrontées à des menaces disproportionnées et très spécifiques, notamment du harcèlement sexiste en ligne, de la stigmatisation, des attaques sexualisées et des violences physiques enracinées dans la misogynie. Ces risques sont souvent sous-estimés, mais ils ont des conséquences bien réelles sur la capacité des femmes journalistes à poursuivre leur travail.

EZ : Quelle mesure pratique les journalistes locaux des zones à haut risque peuvent-ils prendre aujourd'hui pour améliorer immédiatement leur protection numérique ?

PA : Si je devais donner un seul conseil pratique, ce serait : traitez votre téléphone comme votre équipement de reporting le plus sensible et protégez-le en conséquence.

Pour les journalistes travaillant dans des environnements à haut risque, le téléphone constitue souvent le principal point d’entrée des attaques numériques. Des habitudes simples font une grande différence : ne connectez pas votre téléphone à des ordinateurs portables ou à des bornes de recharge inconnus, évitez de télécharger des applications inutiles ou suspectes et soyez extrêmement prudent avec les liens ou les fichiers, même s'ils semblent provenir de contacts de confiance. Même de nombreuses attaques très sophistiquées, y compris les logiciels espions parrainés par l’État comme Pegasus, reposent souvent sur une certaine forme d’interaction de l’utilisateur. Cela signifie qu’une sensibilisation et une hygiène numérique de base peuvent réduire considérablement les risques.

Il existe également quelques outils qui renforcent immédiatement la protection, comme l'utilisation d'un VPN réputé ou le recours à un gestionnaire de mots de passe au lieu de réutiliser les mots de passe sur toutes les plateformes.

Chez Free Press Unlimited, nous croyons fermement que la sécurité numérique ne doit pas être inaccessible ou trop technique. C'est pourquoi nous soutenons des ressources pratiques et adaptées aux journalistes, comme le projet Totem (www.totem-project.org), qui propose des cours gratuits et adaptés à votre rythme sur la sécurité numérique, spécialement conçus pour les journalistes et les professionnels des médias travaillant sous pression.

EZ : Pourquoi est-il si important d’obtenir justice pour les crimes contre les journalistes, même si cela s’est produit il y a des années, et quel est le plus grand obstacle à la fin de l’impunité dans le monde ?

PA : Il est essentiel d’obtenir justice pour les crimes contre les journalistes, quel que soit le temps écoulé, car ces crimes ne nuisent pas seulement à un individu, ils nuisent à la société dans son ensemble. Lorsqu’un journaliste est tué ou attaqué et que personne n’est tenu pour responsable, cela envoie un message puissant : il y a des sujets que vous ne devriez pas aborder, et faire taire la presse n’a aucune conséquence. Cela conduit à la peur, à l’autocensure et à un affaiblissement de la société en général. Dans certaines parties des Balkans occidentaux, par exemple, l’impunité prolongée a conduit à une confiance extrêmement faible de l’opinion publique dans le système judiciaire, ce qui porte atteinte à la stabilité démocratique elle-même.

Selon l'UNESCO, près de 9 meurtres de journalistes sur 10 dans le monde restent impunis, ce qui en fait l'un des crimes les plus sûrs à commettre. Rouvrir les dossiers et demander des comptes des années plus tard est important car cela rétablit la dignité des victimes et de leurs familles, mais cela augmente également le coût de la commission de ces crimes.

Le plus grand obstacle à la fin de l’impunité varie d’un cas à l’autre, mais à travers le travail de Free Press Unlimited sur les affaires non résolues, nous constatons systématiquement une combinaison de manque de volonté politique et de manque de capacités.

Dans un cas en Grèce, le principal obstacle était le manque de volonté : les autorités n’ont pas mené d’enquête sérieuse et indépendante. Dans une affaire au Pakistan, dont nous publierons les conclusions l’année prochaine, le défi était double : des capacités médico-légales limitées, notamment une mauvaise analyse des scènes de crime et une mauvaise préservation des preuves, combinées à une pression politique insuffisante pour faire avancer l’affaire.

C’est pourquoi la justice pour les crimes contre les journalistes ne consiste pas seulement à adopter des lois strictes, mais aussi à les faire respecter, à renforcer les capacités d’enquête et à maintenir la pression politique et publique.

Pablo Arcuri et Elida Zylbeari à la conférence e-society.mk à Skopje. Photo de Vančo Džambaski, CC BY-NC 4.0.

EZ : Comment la propagation de la désinformation en ligne et les campagnes de diffamation coordonnées mettent-elles directement en danger la sécurité physique ou juridique d’un journaliste ? Pouvez-vous donner un exemple du lien entre les mensonges en ligne et la violence dans le monde réel ?

PA : Ils fonctionnent très souvent comme des précurseurs de dommages réels. Lorsque les journalistes sont systématiquement présentés en ligne comme des terroristes, des traîtres ou des cibles militaires légitimes, ce récit justifie l’arrestation, l’attaque et parfois même le meurtre.

Nous l’avons vu notamment dans les situations de conflit, où les campagnes de désinformation sont utilisées pour délégitimer le statut civil des journalistes. De fausses allégations se propageant rapidement en ligne peuvent présenter les journalistes comme des combattants ou des collaborateurs. Une fois que ce discours s’est imposé, il devient beaucoup plus facile pour les acteurs armés de faire valoir que les attaques contre les journalistes sont justifiées ou ne méritent pas une enquête. Ainsi, dans la pratique, ces mensonges en ligne se traduisent par un ciblage physique.

Les risques juridiques sont tout aussi graves. La désinformation est souvent utilisée comme arme pour déclencher des arrestations, des interdictions de voyager, des gels d’avoirs ou des poursuites judiciaires dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou de la sécurité nationale. C'est pourquoi Free Press Unlimited considère les attaques en ligne comme un problème de sécurité essentiel, et non comme une préoccupation distincte ou secondaire. La désinformation, le harcèlement judiciaire et la violence physique font partie du même cercle de violence. Notre travail vise ensuite à interrompre cette chaîne avant que les récits en ligne ne se traduisent par des dommages irréversibles.

EZ : Lorsqu'un journaliste ou un média est ciblé par une vaste campagne de désinformation destinée à détruire sa crédibilité, quelle est l'action ou la ressource la plus importante que FPU fournit pour l'aider à riposter et à rétablir la confiance avec son public ?

PA : La chose la plus importante que nous puissions aider les journalistes lorsqu’ils sont touchés par une vaste campagne de désinformation est de continuer à faire des reportages. La confiance se reconstruit avant tout grâce à un journalisme continu et crédible. Si les journalistes sont réduits au silence, la désinformation a déjà gagné.

Chez Free Press Unlimited, notre priorité dans ces moments-là est d'éliminer les obstacles immédiats qui empêchent les journalistes de poursuivre leur travail. Grâce à notre programme Reporters Respond, nous fournissons un soutien financier, juridique et de sécurité d’urgence lorsque les journalistes sont ciblés et temporairement incapables d’exercer leurs activités. Ce soutien aide les journalistes à rester actifs, visibles et indépendants face à des menaces imminentes. Les journalistes qui se sentent en danger immédiat en raison de la nature de leur travail peuvent simplement postuler via notre site Web ou par courrier électronique à reportersrespond [at] freepressunlimited.org.

Au-delà de l’aide d’urgence, nous aidons de plus en plus les journalistes à démanteler activement les discours de désinformation. En collaboration avec nos partenaires et par l’intermédiaire de notre unité d’enquête, nous aidons à analyser et à révéler comment les campagnes de diffamation sont construites, qui se cache derrière elles et comment les fausses allégations sont amplifiées. Ce type de soutien à l’enquête n’argumente pas de manière défensive, il démontre des faits, et c’est souvent la première véritable étape vers le rétablissement de la crédibilité auprès du public.

Ainsi, notre approche combine protection et action : nous ne parlons pas au nom des journalistes, nous veillons à ce qu’ils soient en sécurité, dotés de ressources et équipés pour prouver leur crédibilité à travers leurs propres reportages. C’est finalement ce qui rétablit la confiance.

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