Dès qu’elle pénètre dans un lieu, son sourire illumine la pièce. "Toujours, je suis toujours positive", glisse-t-elle avec un petit air malicieux dans le regard. Rouge sur les lèvres, brushing impeccable, robe soignée, Lili Keller-Rosenberg, 93 ans, tient à être élégante en toutes circonstances. "Une leçon de dignité", comme elle le résume, qui lui est restée de son expérience dans les camps de concentration. "Chaque matin à Ravensbrück, ma mère nous réveillait une demi-heure avant les autres parce qu’elle tenait absolument à ce que nous fassions notre toilette. Elle nous disait : 'Ils nous ont tout pris. Nous n’avons plus rien, même plus de nom, mais il ne faut pas courber la tête. Soyons dignes. Ayons l’air corrects’", se souvient-elle, 80 ans plus tard, depuis le salon d'un hôtel lillois où elle nous a donné rendez-vous.
Cette rescapée de la Shoah a eu une enfance volée. Lili Keller-Rosenberg est pourtant née le 15 septembre 1932 sous de bons hospices, "dans un foyer chaleureux avec de merveilleux parents", souligne-t-elle. "Ils venaient de Budapest, en Hongrie, où il y avait déjà de l’antisémitisme. Ils ont choisi de s’installer en France parce que c’est le pays des droits de l’Homme. C’est donc là que nous sommes nés, dans le Nord, mes deux frères et moi", raconte-t-elle.
Sur les quelques photos datant d'avant la Seconde Guerre mondiale, les visages sont souriants. On y voit une famille aimante. Une mère Charlotte couturière. Un père Joseph employé dans une teinturerie. Un bonheur simple dans une maison de Roubaix. Mais le conflit fait peu à peu irruption dans ce quotidien jusque-là sans histoire. Issue d’une famille juive, Lili est forcée de porter l’étoile jaune en juin 1942. Elle a alors 10 ans : "Cela ne m’a pas heurté. Je l’ai trouvé belle. Je la portais sans trop me poser de questions."