De Gaulle, Pompidou : le pouvoir partagé

Atlantico - 04/04
Arnaud Teyssier publie « L'énigme Pompidou / de Gaulle » aux éditions Perrin. Vingt-cinq ans les séparaient, et en vérité tout un monde. D'un côté Pompidou, l'apôtre de la France heureuse et du progrès tranquille, proche du terroir et des gens, de l'autre De Gaulle, distant et solitaire, épris de grandeur et d'histoire, plaçant toujours la France au-dessus des Français. Extrait 2/2.

À l’été 1961, Michel Debré, qui sent bien la présence croissante du rival, lui propose d’entrer au gouvernement, comme ministre des Finances : Pompidou refuse – toujours, dit-il, pour des motifs d’ordre privé. C’est bien joué. Pour autant, la nouvelle circule activement dans Paris… Joue-t-il sa carte politique, sachant que le Premier ministre en exercice sera appelé vraisemblablement à partir dès que le conflit algérien aura été réglé ? Debré lui-même lui confie sa quasi-certitude que ses jours à Matignon sont comptés, ne serait-ce que dans l’esprit de De Gaulle. Il l’incite à venir rue de Rivoli comme une première étape vers la direction du gouvernement. Là aussi, sincérité ou manipulation ? On ne doit pas considérer trop vite des personnalités aussi riches que Pompidou ou Debré comme de purs esprits : ce sont aussi des politiques, qui sont de surcroît fascinés par de Gaulle et le cli[1]mat de tension historique extraordinaire qu’il entretient autour de lui. Ils ne se battront pas pour de simples portefeuilles, mais, tout simplement, pour la première place auprès du chef chargé de gloire. L’expression de leur ambition, et donc de leur rivalité, est chose naturelle en un temps politiquement aussi vigoureux. Elle n’obéit pas aux canons ordinaires.

Mais dans le fond, Pompidou n’a jamais été convaincu de la complexe stratégie gaullienne en Algérie. Sa propre position est mélangée, il est lié d’amitié avec des personnages aussi essentiels que Jacques Soustelle, ancien camarade de Normale sup. Il se dit « homme politique malgré lui », car il est intensément courtisé en raison de sa position privilégiée de banquier, de proche du Général, de Premier ministre potentiel. À Robert Pujol, il parle souvent de ses moments de « cafard », de son rapport ambigu avec l’argent –  il aime en gagner, mais veut tout dépenser car il ne songe pas à s’enrichir –, il sait aussi que cela risquerait de compromettre ses relations avec de Gaulle, qui a l’argent en horreur, et de fragiliser une éventuelle carrière politique. On sait aujourd’hui qu’une des raisons essentielles qui déterminèrent le choix de De Gaulle pour l’Algérie, c’était son agenda politique très clair et déterminé : après la mise en place des institutions et le règlement de l’affaire algérienne, il fallait s’attaquer à la modernisation du pays. Le plan qu’il établit en 1969 pour les Mémoires d’espoir n’est pas une reconstruction a posteriori : le premier chapitre porte sur la mise en place des institutions, le deuxième sur « l’outre-mer », le troisième sur « l’économie ». Il écrit : « La politique et l’économie sont liées l’une à l’autre comme le sont l’action et la vie. Si l’œuvre nationale que j’entreprends exige l’adhésion des esprits, elle implique évidemment que le pays en ait les moyens […], ce qu’il vaut au sens physique du terme et, par conséquent, ce qu’il pèse par rapport aux autres, telles sont les bases sur lesquelles se fondent nécessairement la puissance, l’influence, la grandeur, aussi bien que ce degré relatif de bien-être et de sécurité que pour un peuple, ici-bas, on est convenu d’appeler le bonheur. »

L’accélération du progrès matériel, le prog...
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