"Le diable dans la démocratie" : les ravages de l’omniprésence de l’idéologie

Atlantico - 04/04
Ryszard Legutko publie « Le diable dans la démocratie : Tentations totalitaires dans les sociétés libres » aux éditions de L’Artilleur. Ryszard Legutko a vécu une partie de son existence dans la Pologne communiste. En étudiant dans les détails les évolutions récentes de la démocratie libérale, il a découvert qu’elle partage en fait de nombreux traits inquiétants avec le communisme. Extrait 2/2.

L’idéologie omniprésente dans les sociétés démocratiques libérales et communistes n’a fait qu’éloigner les gens de la réalité. L’une des conséquences les plus désagréables de la vie sous le communisme était la conscience d’être entouré par une non-réalité, par des artefacts fabriqués par la machine de propagande, dont le but était de nous empêcher de voir la réalité telle qu’elle était. Il s’agissait souvent d’un mensonge ou d’informations cachées, par exemple sur l’état de l’économie, sur les véritables assassins de Katyn, ou sur les décisions prises par les partis frères lors du dernier sommet. Mais c’était quelque chose de plus sinistre encore. Toute l’atmosphère était étouffante parce que nous ne pouvions nous libérer du sentiment que nous vivions tels des fantômes dans un monde d’illusions ou plus exactement de tromperies.

Nous étions entourés par des entités dont la réalité semblait peu tangible, mais dont le pouvoir d’influence était énorme. Le « Parti », la « classe ouvrière », les « révisionnistes », les « sionistes », les « forces antisocialistes », les « éléments extrémistes », le « plan quinquennal », les « sabotages », les « forces de l’impérialisme », le « renouveau socialiste », le « rôle de chef du Parti », les « partis frères », « l’exportation domestique »… : l’ensemble de ces termes, difficilement traduisibles en français, étaient censés décrire des faits réels, des processus, des institutions, mais étaient en réalité des déclarations politiques. Il était impossible de mener le moindre débat sérieux sur de vraies questions puisque la langue servait à masquer plutôt qu’à révéler. Toute personne qui utilisait ces mots-clefs donnait automatiquement son approbation à cette fonction de la langue et acceptait d’endosser le rôle de participant dans un rituel politico-linguistique qui revenait à déclarer sa loyauté. Plus il y avait ...
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