Pendant plusieurs années, Georges Pompidou va accomplir avec sérieux son apprentissage de juriste : son esprit clair et méthodique, sa rapidité d’analyse lui permettent de vite maîtriser les subtilités du droit public et du contentieux, qui lui procurent un réel plaisir, comme il arrive avec les littéraires. Le droit public est un droit singulier, où la connaissance de l’histoire, la profondeur du raisonnement sur la société et ses rapports avec l’État peuvent conduire un homme de réflexion et de culture, qui veut réellement travailler, à de judicieuses réflexions sur la réalité du gouvernement des hommes – notamment s’il lit l’œuvre singulière de Maurice Hauriou et comprend sa théorie de la puissance publique, ce qui fut certainement le cas de Georges Pompidou.
Mais son activité au service de De Gaulle va reprendre, et monter en intensité. Au plan politique, l’hypothèse d’un retour du Général au pouvoir ne paraît pas exclue si la crise politique et le marasme référendaire se poursuivent. À l’été et à l’automne 1946, Pompidou et de Gaulle se voient de loin en loin. Le Général est très souvent à Colombey et son collaborateur d’occasion ne fait pas partie des rares visiteurs qui ont le privilège de s’y rendre.
En être, ou pas ?
Les correspondances de Georges Pompidou qui nous sont restées traduisent une réalité très frappante : son intérêt croissant pour la vie politique, et en particulier pour les divers rebondissements de la vie parlementaire. Les lettres qu’il envoie à René Brouillet, qui a été nommé secrétaire général du gouvernement tunisien et se trouve ainsi provisoirement éloigné du théâtre parisien, sont très instructives. Début janvier 1947, il lui écrit ainsi, à propos du gouvernement Blum qui, par contraste, fait obstacle selon lui à tout retour du Général : « Blum a pour lui d’être vieux, fatigué, socialiste et républicain indiscuté. L’autre a contre lui d’être encore jeune, militaire soutenu par la droite et peu démocrate d’extérieur. » Ce propos n’est pas neutre ni lâché au hasard : Brouillet est resté proche de Bidault et du MRP. Pompidou ajoute ce propos plus qu’éloquent : « J’essaie de te donner un aperçu impartial de la situation, tout en restant moi-même d’ailleurs très à l’écart d’événements auxquels je dois dire que nul ne me demande de participer ! » Il est tout entier dans cette phrase : en marge des choses, étant dans le jeu sans y être vraiment, et laissant planer toujours le doute sur ses propres intentions – or c’est avec Brouillet qu’il est toujours le plus directement sincère. Rien n’est plus étranger à Georges Pompidou que l’esprit militant. Plus son influence va s’affirmer, plus cette attitude de distance perpétuellement affichée va exaspérer le vieux terreau des collaborateurs les plus anciens et les plus liés au passé résistant. Les raisons de cette attitude, nous pouvons les déduire de ce que nous savons de son caractère et de sa formation. Pompidou est orgueilleux. Il est aussi prudent, parfois même hésitant, par caractère et aussi par le jeu de ses contraintes familiales. Tout le contraire de De Gaulle. Il ne veut pas se mettre en avant, mais il tient tout de même à ce qu’on le distingue. S’il est prudent, c’est moins par manque d’audace ou par stratégie carriériste que parce qu’il hésite encore sur ses intentions professionnelles futures, et parce qu’il ne cesse jamais de penser à son foyer. Du coup,...
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