Baisse de la natalité : pourquoi la population française continuera à croître jusqu’aux années 2040

Laurent Toulemon - TheConversation-France - 11/08
L’Insee a annoncé, fin juillet, que, pour la première fois depuis 1944, le nombre des décès en France en 2025 pourrait dépasser celui des naissances. Cela préfigure-t-il une diminution de la population ?

Le 24 juillet dernier, l’Insee, cité par l’Agence France-Presse, a déclaré que, pour la première fois depuis 1944, le nombre des décès en France en 2025 pourrait dépasser celui des naissances. Les évolutions démographiques récentes annoncent-elles une baisse de la population ? Nous vous proposons de lire ou relire cet article de Gilles Pison et de Laurent Toulemon sur le calcul de projections. Celui-ci permet de répondre à la question posée, en décrivant les conséquences de la situation actuelle si elle perdurait.

Depuis quelques années, le nombre de naissances diminue en France. Le dernier bilan démographique publié par l’Insee indique ainsi une nouvelle baisse en 2024 par rapport à 2023–661 000 contre 678 000, soit 17 000 naissances de moins (3 %). L’indicateur de fécondité passe de 1,66 enfant par femme en 2023 à 1,62 en 2024.

Cette baisse n’a pas entraîné de diminution de la population, d’abord parce que les décès ont été moins nombreux que les naissances, même s’ils ont augmenté – ils sont passés de 639 000 en 2023 à 646 000 en 2024.

Cette hausse des décès vient pour partie de ce que la population a augmenté et vieilli, comptant davantage de personnes âgées. Le calcul de l’espérance de vie permet d’éliminer dans les fluctuations de la mortalité ce qui relève des variations de la taille de la population et de sa répartition par âge, pour ne conserver que ce qui tient aux risques de décès. L’espérance de vie à la naissance atteint ainsi 80,0 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes en 2024, contre 79,9 ans et 85,6 ans en 2023 : on observe un gain de 0,1 an pour les hommes et une stagnation pour les femmes.

Le solde naturel, différence entre les nombres de naissances et de décès, continue quant à lui sa diminution : il est passé en 5 ans de 140 000 (en 2019) à 15 000 (en 2024). Il contribue de moins en moins à la croissance de la population, à la différence du solde migratoire, écart entre les entrées et les sorties du territoire : positif également, il est désormais le principal contributeur à cette croissance. Estimé par l’Insee à 152 000 en 2024, il représentait ainsi les neuf dixièmes de l’augmentation de la population en 2024, le solde naturel n’en représentant qu’un dixième.

Mais si la population n’a pas diminué en 2024, les changements observés cette année-là, notamment la baisse de la fécondité, ne portent-ils pas en germe une diminution prochaine de la population et un vieillissement démographique accru ? Pour le savoir, examinons les futurs possibles à l’aide de projections démographiques, qu’il est possible de comparer avec d’autres projections plus anciennes publiées par l’Insee en 2021.

Read more: « Réarmement démographique » ou comment rater la cible (de communication) ?

Les projections de l’Insee publiées en 2021 : un pic de population en 2044

L’Insee a publié en novembre 2021 des projections de population pour la France à l’horizon 2070. Le scénario central, fondé sur les tendances démographiques des années précédentes, retient une fécondité de 1,8 enfant en moyenne par femme, soit un niveau proche de celui de 2020, maintenu constant tout au long de la projection. La mortalité est projetée comme continuant à baisser au même rythme qu’au cours de la décennie 2010, avec une espérance de vie à la naissance atteignant 87,5 ans pour les hommes en 2070, contre 79,7 ans en 2019 (avant l’épidémie de Covid-19), soit une progression de 7,8 ans. Les femmes, quant à elles, verraient leur espérance de vie atteindre 90,0 ans, contre 85,6 ans en 2019, soit une progression de 4,4 ans. Le solde migratoire, enfin, est maintenu constant à + 70 000 personnes par an sur l’ensemble de la projection.

Dans ce scénario central de l’Insee, la France compterait 68,1 millions d’habitants au 1er janvier 2070, contre 67,4 millions au 1er janvier 2021, soit 700 000 personnes de plus. La population continuerait d’augmenter jusqu’à un maximum de 69,3 millions en 2044, puis diminuerait ensuite jusqu’à 68,1 millions en 2070.

Un nouveau scénario « 2024 »

Les évolutions observées depuis la publication des projections de l’Insee ne correspondent pas au scénario central, ce qui n’est pas étonnant en soi : tout exercice de projection est appelé à être démenti par la réalité, l’objectif n’étant pas de deviner le futur, mais de dire à quoi il pourrait ressembler sur la base de conditions précises.

Nous avons donc calculé de nouvelles projections avec un scénario modifié par rapport au scénario central de l’Insee de 2021 : celui-ci tient compte des évolutions observées depuis. Ce nouveau scénario, dénommé ici « 2024 », fait l’hypothèse d’une fécondité constante de 1,62 enfant par femme, le niveau observé en 2024, au lieu de 1,8 enfant, niveau retenu dans le scénario central de l’Insee.

La baisse de la fécondité observée ces dernières années pourrait certes être suivie de nouvelles baisses dans les années futures. Mais elle pourrait aussi s’interrompre et laisser place à une hausse, comme cela a été observé il y a 30 ans. La fécondité avait en effet baissé dans les années 1980 et le début des années 1990 jusqu’à un niveau de 1,68 enfant par femme en 1993 et 1994, proche de celui de 2024. Cette baisse avait alors été expliquée par la crise qui a suivi la chute du bloc de l’Est. La fécondité avait ensuite augmenté continûment pendant toute la deuxième moitié des années 1990 et les années 2000 pour atteindre 2,03 enfants en 2010. L’hypothèse d’une fécondité stable à son niveau actuel de 1,62 enfant par femme représente donc un compromis entre deux tendances possibles, à la baisse ou à la hausse.

Pour le solde migratoire, nous retenons un niveau stable de 152 000 personnes par an – celui de 2024 – au lieu de 70 000 dans le scénario central de l’Insee de 2021. Concernant la mortalité, la progression de l’espérance de vie observée au cours des dernières années est moins importante que celle du scénario central de l’Insee et se rapproche de l’hypothèse basse, en particulier pour les femmes. Pour le scénario « 2024 », nous retenons cette hypothèse basse pour la progression de l’espérance de vie des femmes et une hypothèse intermédiaire pour celle des hommes.

Dans le scénario « 2024 », le solde naturel devient négatif à partir de 2027

Le scénario « 2024 » conduit à une baisse du nombre de naissances et à une hausse des décès, les deux courbes se croisant en 2027 : le solde naturel deviendrait ainsi négatif dès cette année. Le déficit s’accroît ensuite, le solde atteignant -256 000 vers 2060 avant de se stabiliser, comme on peut le voir dans l’infographie ci-dessous.

La hausse du nombre de décès n’est pas liée à une augmentation de la mortalité, au contraire, celle-ci diminue à tous les âges dans notre scénario. Elle vient en réalité de l’arrivée aux âges élevés des générations du « baby-boom » nées après la Seconde Guerre mondiale, qui vont alimenter les décès à mesure qu’elles disparaissent.

Une population qui augmente tout de même pendant une vingtaine d’années

Malgré un solde naturel bientôt négatif, le scénario « 2024 » prévoit une hausse de la population jusqu’à un plafond à 70 millions d’habitants dans les années 2040, suivi d’une diminution jusqu’à 68 millions en 2070, comme on peut le voir sur la première infographie. Cette évolution est très proche de celle du scénario central de l’Insee de 2021, bien que les dynamiques à l’œuvre soient différentes : le solde migratoire plus important dans le scénario « 2024 » compense la fécondité plus basse et la progression moindre de l’espérance de vie. La population vieillit de manière importante et similaire dans les deux scénarios.

Loading...