Annie Ernaux : «Nous percevons le politique à travers le social»

JournalCNRS - 18/05
Pour un livre paru en avril dernier, le chercheur Alexandre Gefen a questionné 26 écrivains sur la place du politique dans leur œuvre. CNRS le journal publie ici son entretien avec Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022.

Cet entretien est extrait du livre "La Littérature est une affaire politique", d'Alexandre Gefen, publié en avril 2022 aux Editions de l'Observatoire, reproduit ici avec leur aimable autorisation. Alexandre Gefen est directeur de recherche au laboratoire Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (Thalim)1 et directeur adjoint scientifique à l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS. Critique littéraire, Alexandre Gefen est également cofondateur du site Fabula.org   Alexandre Gefen : Quelle a été votre première confrontation à la question politique ? Vous souvenez-vous la première fois où vous avez voté ? Annie Ernaux : Il me semble que je suis confrontée à la politique dès que je viens à la conscience, pour une raison simple : je suis née en 1940, en Normandie. C’est la guerre, les bombardements meurtriers, puis l’Armistice, avec ma petite robe bleu-blanc-rouge pour fêter l’évènement. Je me souviens d’avoir accompagné ma mère, qui vote pour la première fois, dans ce drôle d’endroit fermé par un rideau, qui ressemble au confessionnal de l’église, l’isoloir. Mes parents tiennent un café-épicerie. Le café́, qui jouxte la cuisine — pas de porte entre les deux — entretient cette immersion dans les questions politiques, évidemment sous la forme de propos de comptoir, ceux des ouvriers qui le fréquentent en majorité. Mon enfance et mon adolescence se déroulent dans un discours sociopolitique, grèves de l’été 1953 contre Laniel, chute de Dien-Bien Phu et, bien entendu, la guerre d’Algérie, qu’on nomme « les événements ». En 1958, j’ai 18 ans et je suis à fond pour le « oui » au referendum organisé par de Gaulle, même si je ne vote pas, puisque la majorité civique est à 21 ans. Il me semble que mes premières discussions sérieuses datent de cet été-là, à propos de la Ve République voulue par de Gaulle. L’année suivante, j’évolue vers l’opposition à de Gaulle et m’affirme pour l’indépendance de l’Algérie. Ce sont cette question, cette guerre, avec les attent...
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