Conflit éthiopien : pourquoi l’explication ethnique ne suffit pas

Serge Dewel - LePoint - 07/12
ANALYSE. Réduire le conflit actuel aux seuls facteurs ethniques relève d’une vision partielle qui néglige l’héritage de l’histoire complexe de l’Éthiopie.

Les combats en cours en Éthiopie ont poussé le risque d’implosion du pays à un niveau très élevé.

Cette guerre a commencé en novembre 2020 au Tigré (ትግራይ [Tǝgray]), une province du nord du pays où vivent quelque 7 millions de Tigréens, soit environ 6 % de la population totale. S’y ajoute un autre conflit, dans le sud, principalement dans les régions où vivent les Oromos (35 millions de personnes et 30 % de la population éthiopienne). Ceux-ci sont habituellement présentés comme un groupe « ethnique ». Toutefois, leur unité (sociale, culturelle, linguistique et politique) est loin d’être une réalité.

L’Oromo Liberation Army (OLA), une rébellion armée contre le régime en place à Addis-Abeba, qui est loin de représenter l’ensemble des Oromos, a formé – avec d’autres mouvements dissidents – une alliance avec le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). En gestation depuis le mois d’août, cette alliance s’est concrétisée le 5 novembre dernier, regroupant le TPLF, l’OLA et sept autres mouvements dissidents mineurs. Cette alliance espère désormais prendre la capitale, mais semble aujourd’hui bloquée ou, tout du moins, freinée par l’armée fédérale.

Les motivations et les perceptions des Tigréens et des Oromos – au-delà de leur exigence d’autonomie régionale plus grande ou totale – divergent par essence : les Tigréens, qui se revendiquent descendants des premiers Éthiopiens, ont été depuis des siècles des acteurs majeurs du roman national, tandis que les Oromos, qui n’en ont été que les pièces rapportées, s’affirment victimes d’une exploitation organisée par le « système féodal » mis en place par les Éthiopiens du Nord au XIXe siècle. L’histoire les sépare, mais aussi la mémoire de leur histoire.

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Le roman national

Le roman national éthiopien s’est ancré sur un espace particulier – Aksum, dans le Tigré, dans le nord de l’Éthiopie (carte 1), autant que sur l’événement capital que fut la conversion royale au christianisme (vers 325). Le royaume d’Aksum, qui s’épanouit sur les hautes terres du nord de l’Éthiopie et de l’Érythrée actuelles, du Ier au VIIe siècle de notre ère, endosse totalement le rôle de matrice culturelle de l’Éthiopie ; un rôle qui s’est développé à l’échelle du temps long.

Carte 2. S. Dewel. © Fourni par l'auteur

L’État salomonien d’Éthiopie (1270-1974) s’est construit sur cette double référence religieuse et topograph...
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