Nous vivons tous avec nos morts, enclos dans nos patronymes ou nos matronymes. Mais qu’en est-il lorsque le nom ment ? Lorsqu’il cache, sous une histoire familiale officielle, des vérités censées rester tues ? En 2020, alors que la parution du Consentement l’avait placée sous les projecteurs, Vanessa Springora a perdu son père, qu’elle n’avait pas vu depuis neuf ans. Parce qu’il est impossible d’entretenir une relation affective stable avec un mythomane, qui camoufle ses failles avec des mensonges. Peut-être était-il possible, au moins, de le comprendre… Pour cela, Vanessa Springora a cherché. Et elle a trouvé ce qu’elle n’attendait pas – des preuves de l’homosexualité de son père, insoupçonnable. Mais aussi un baromètre avec le visage de Pétain, un petit portrait de Hitler et deux photos anciennes montrant son grand-père dans des tenues frappées de l’aigle impérial nazi… Bien sûr, des questions ont surgi, qui rejoignaient celles que l’autrice se posait de longue date sur son Patronyme, ce « hapax » qui semble ne se relier à rien.
Pour y répondre, il fallait enquêter. Se plonger dans les archives de la Seconde Guerre mondiale, voyager, interroger. Ainsi, au gré des béances de la mémoire collective, Vanessa Springora a reconstitué une histoire. Qui nous emmène dans les Sudètes, cette région de Tchécoslovaquie peuplée par une importante communauté allemande et revendiquée par Hitler, où le nationalisme germanique fut porté à incandescence. Qui nous parle d’un amour entre un soldat perdu et une jeune fille de Normandie qui risqua sa vie pour lui. Qui explique le geste inouï d’un homme pour se réinventer en France, se libérer de son passé et en délivrer ses enfants. Mais de même que ce que l’on tait ne disparaît pas pour autant, ce que l’on trouve ne révèle jamais tout. Ce livre – et c’est son intérêt – n’est donc pas le récit d’une marche triomphale vers la vérité. Au fil d’une écriture très tenue, où chaque mot semble avoir été pesé, Vanessa Springora raconte ses tâtonnements, sa poursuite d’une histoire qui déjoue toujours ses attentes mais la conduit aussi à réaliser un vœu cher à son grand-père.
La structure gigogne du livre reproduit le mouvement de cette enquête : chaque découverte, chaque fausse piste, chaque interrogation donne sa forme au chapitre suivant. L’autrice y ajoute de petites fictions où, forte des dernières informations recueillies, elle imagine le passé de son grand-père. Une vérité forcément changeante. Et c’est par ce travail sur la forme, et par cette quête d’un absolu qui semble toujours se dérober, que le récit devient texte littéraire…
Nous avons rencontré Vanessa Springora dans un café de la place de la Bastille. Comme la morgue propre aux auteurs français qui vendent plus de 1 000 exemplaires lui est étrangère, l’entretien s’est vite transformé en une passionnante conversation à bâtons rompus sur cette quête des origines, et sur ce que la littérature peut faire et défaire.
À lire Patronyme, on a l’impression qu’il y a une continuité avec Le Consentement. Comme si, après vous être réapproprié votre histoire, vous aviez voulu, dans la suite de ce mouvement, vous réapproprier votre nom. Y a-t-il de ça ?
Vanessa Springora. C’est exactement ça. Il y a deux choses : le hasard, qui a fait que les deux événements se sont télescopés, puisque mon père est mort quatre jours après la sortie du Consentement. J’ai beaucoup dit que je cherchais à me réapproprier mon histoire avec ce livre. Mais je ne suis évidemment pas entièrement constituée de cet épisode de ma vie, qui a duré de mes 14 à mes 15 ans. Après la mort de mon père, quand j’ai été confrontée à tous ces documents, tous ces mystères à élucider, je me suis rendu compte que si je ne savais pas d’où je venais, et quelle était l’histoire de ma famille paternelle, il me manquerait une grande partie du puzzle. C’est la même démarche dans les deux textes : dans les deux cas, il y avait un récit qu’il fallait déconstruire. Dans Patronyme, j’ai essayé d’être la moins manichéenne possible, je n’ai pas envie de porter de jugement moral sur le parcours de mon grand-père. Il me semblait nécessaire de montrer la part de fiction et la part manquante de ce récit qui nous avait été donné, à mon père, mon oncle et moi – cette histoire d’un héros qui avait échappé à deux totalitarismes, qui avait résisté, histoire qui occultait tout une partie moins glorieuse. Enfin, il était aussi important de comprendre ce qui avait pesé sur mon père, ce qui avait fait de lui ce mythomane compulsif, incapable d’être un père pour moi. Quand j’ai compris avec quels non-dits il avait dû vivre, beaucoup de choses se sont éclairées. Il était le premier à porter ce nom – après mon grand-père, qui l’avait forgé comme un nom d’emprunt pour effacer les traces de son passé, et pour que ses enfants puissent avoir un avenir. J’ai eu besoin de comprendre qui était mon père, un personnage toujours très én...
[Courte citation de 8% de l'article original]