Pédagogie Montessori : les rouages d'un succès qui ne se dément pas

Bérengère Kolly - TheConversation-France - 16/10
Les écoles et les jeux qui se réclament des idées de Maria Montessori se multiplient, les contresens aussi. Au-delà des effets de mode, retour sur une pédagogie encore et toujours d’actualité.

Les écoles et les jeux qui se réclament des idées de Maria Montessori se multiplient, les contresens aussi. Au-delà des effets de mode, retour sur une pédagogie encore et toujours d’actualité.

Depuis quelques années, l’intérêt pour la pédagogie Montessori ne semble pas se démentir. On voit se multiplier les activités utilisant son nom, la création de « matériel », les « coffrets » Montessori, les ouvrages sur des activités à faire à l’école ou à la maison, ou encore les nouvelles écoles privées « alternatives » et les formations utilisant le nom de Montessori. De plus en plus de classes mettent aussi en place cette pédagogie dans l’école publique.

Qu’est-ce que cette pédagogie, née au début du XXe siècle, a encore à dire à notre école aujourd’hui ? Comment la comprendre et comment interpréter l’engouement qu’elle suscite ?

Une pédagogie de la liberté

Maria Montessori (1870-1952) est connue pour être une des premières femmes médecin d’Italie. Elle s’occupe initialement des enfants de la clinique psychiatrique de Rome, et cherche les moyens de leur donner une véritable éducation. À partir de travaux de confrères, elle construit sa propre pédagogie qu’elle expérimente à partir de 1907 dans un quartier populaire de Rome, auprès d’enfants dits « normaux ». De ce travail est issu son premier ouvrage à destination du grand public, La pédagogie scientifique, publié en 1909.

L’une des particularités des maisons des enfants montessoriennes est de fonctionner sur la liberté de mouvement et de travail des enfants. Chacun d’entre eux, y compris les plus petits, avance à son rythme et choisit son activité. Ils vont et viennent dans la classe, s’installent où ils le souhaitent, peuvent travailler en petits groupes, observer les autres. La vie sociale s’installe dans les interactions constantes entre ces trajectoires.

Pour les plus grands, le projet prend beaucoup de place, mais il n’est jamais dicté ni encouragé par l’adulte, qui ne planifie rien à leur place. Bien entendu, ce dernier peut anticiper les demandes de chacun, et surtout suit très rigoureusement l’évolution de chaque enfant. Cette liberté doit permettre à l’enfant de mieux manifester ce qu’il est, ses difficultés et ses forces, et à l’adulte d’ajuster son intervention.

Rendre les savoirs concrets

La deuxième grande caractéristique des classes montessoriennes réside dans l’usage d’un « matériel » spécifique, qui va des mathématiques à la vie pratique, en passant par le langage ou l’éducation des sens. Le principe est de toujours rendre concrets les savoirs : l’enfant manipule avant de passer à l’abstraction. L’enfant « vit » les savoirs avant de les intellectualiser.

Par exemple, les enfants « vivent » l’addition ou la soustraction, « vivent » le système décimal, dès la maternelle, en additionnant des cubes et des perles, selon un protocole précis. Pour autant, ils ne maîtrisent pas nécessairement l’addition de manière intellectuelle : ils créent un « chemin sensoriel » qui pourra rendre l’abstraction plus aisée par la suite.

Le principe de la pédagogie Montessori est de rendre concrets les savoirs : l’enfant manipule avant de passer à l’abstraction. Shutterstock

Le matériel donne ainsi des « clés » pour comprendre le monde, ce qui explique pourquoi il est ordonné, qu’il isole une qualité, et qu’il suive un protocole rigoureux (il est également généralement autocorrectif). Il faut y ajouter qu’il forme système : il existe des correspondances entre les parties du matériel, expliquant la rigueur de sa taille, ses formes et de ses couleurs. Il est nommé matériel « de développement » : il vise aussi, et peut-être surtout, le développement de la personnalité, notamment pour les petits. La pédagogue disait qu’il réveillait les apathiques et calmait les enfants remuants. Il cherche à favoriser chez l’enfant l’intérêt pour son activité, la concentration, la volonté d’aller au bout de son activité.

C’est une autre raison de la liberté donnée aux enfants dans ces classes. Si un enfant passe sa matinée à compter jusque 1000 avec le matériel, c’est aussi important pour ses apprentissages que pour développer sa personnalité – sensation d’être capable, goût de l’effort, capacité de concentration.

Pas de label

Le « matériel » vise ainsi ce que Maria Montessori nomme la « santé intérieure », le développement de la personnalité, une puissance psychique et intellectuelle, une expérience de vie. Les savoirs ne sont pas détachés des habiletés sociales, du développement de la personnalité, de la capacité de concentration ou de la créativité.

C’est la raison pour laquelle les activités montessoriennes qui se vendent un peu partout n’ont pas beaucoup de sens lorsqu’elles sont déconnectées d’un environnement collectif et d’un adulte qui les accompagne. Ces différentes offres surfent sur l’effet de mode et sur le fait qu’il n’existe pas de « label » montessorien. Il existe encore beaucoup de personnes qui écrivent des livres, inventent du matériel ou forment à la méthode sans connaître véritablement cette pédagogie, qui reste exigeante et demande, pour beaucoup, une modification radicale de leur regard sur les enfants et de leur action auprès d’eux.

[Déjà plus de 120 000 abonnements aux newsletters The Conversation. Et vous ? Abonnez-vous aujourd’hui pour mieux comprendre les grands enjeux du monde.]

La seule garantie qui existe actuellement est celle des formateurs agréés par l’Association Montessori Internationale (fondée en 1929), qui conserve et protège les pratiques authentiques. L’Association Montessori de France, pour sa part, propose une charte pour les écoles remplissant certains critères minimaux.

Une bonne formation des enseignants à cette pédagogie est donc la base (la maîtrise de la « lettre » de la pédagogie). S’y ajoutent une compréhension fine de la philosophie et de la démarche montessorienne (« l’esprit » de la pédagogie) ainsi qu’une expérience suffisante. Bien entendu, la démarche montessorienne, c’est-à-dire un regard modifié sur l’enfant, peut être mise en place sans les activités : respect intégral de l’enfant et prise au sérieux de ses demandes (ce qui ne signifie pas tout laisser faire), non-violence, travail sur l’environnement et sur l’action ajustée des adultes, ce qui constitue sans doute le plus difficile. Les activités et le matériel viennent précisément favoriser, et parfois permettre cette démarche.

Personnalisation et coopération

Contrairement à ce que l’on croit souvent, les classes montessoriennes pour les plus petits doivent être nombreuses : une trentaine d’élèves, d’âges différents et mélangés, généralement avec deux encadrants (un « éducateur » ou « éducatrice » et son « aide »). L’individualisation du travail engendre une organisation collective différente de ce qui se fait dans l’école classique (en maternelle surtout). En revanche, il y a une multiplicité d’interactions, d’entraides, de coopérations spontanées entre enfants, précisément parce qu’ils sont libres de leur temps, de leur espace, de leurs déplacements et de leurs activités.

Une élève de 5 ans m’a par exemple raconté qu’elle avait passé la journée à faire une guirlande de sapins pliés et décorés. Rapidement, une autre élève était venue l’aider ; elles ont décidé ensemble que la première décorerait les sapins, pendant que la seconde les plierait et les collerait. Un petit garçon s’est greffé à leur groupe dans l’après-midi. L’individualisation du travail, parce qu’elle s’associe à la liberté, et seulement à cette condition, n’entrave pas la coopération, et même la permet. Pour autant, ni les adultes ni l’organisation ne doivent être des entraves, ce qui est encore difficile.

La pédagogie Montessori semble, pour certains, apporter une réponse à des questions contemporaines (difficulté d’attention et de concentration des enfants par exemple, hétérogénéité croissante des classes). Pour d’autres, elle correspond à une tendance individualiste de nos sociétés modernes, et n’est pas suffisamment critique de l’organisation sociale (la pédagogue étant accusée de positions politiques problématiques).

Pour d’autres enfin, elle est un lieu de projection d’angoisses, de parents notamment, qui ont parfois perdu confiance en l’école et en sa possibilité de faire réussir leurs enfants, mais aussi de leur donner un présent à vivre agréable et un environnement harmonieux. En cela, la pédagogie Montessori parle de fait de notre temps et d’une volonté plus globale de voir changer l’école et son rapport aux enfants.

Loading...