Ouest-France : Quand on évoque l’épuration, l’image des femmes tondues à la Libération vient immédiatement à l’esprit. Est ce une image pertinente ?
Marc Bergère. C’est une image à la fois pertinente et ambivalente. Pertinente parce que le phénomène des tontes a été massif : 20 000 femmes en ont été victimes, dans les grandes villes comme dans les petites. C’est une violence sexuée qui touche quasi exclusivement les femmes. Longtemps on a dit que c’étaient des femmes qui avaient couché avec les Allemands. En réalité, seulement 40 % des tondues étaient effectivement accusées de relations intimes avec les Allemands.
Cette réalité incontestable est devenue, au fil du temps, l’image même de l’épuration, le revers de la médaille des scènes de liesse. L’épuration ne fut néanmoins pas que cela, tant s’en faut, mais ce phénomène bénéficie d’une « longue traîne » dans les mémoires. Il y a plus de 20 ans, en faisant ma thèse sur l’épuration en Anjou, j’avais été frappé de constater que dans, certains villages, des habitants âgés étaient encore capables de m’indiquer la « maison de la tondue ». Dans mon dernier livre j’évoque aussi le cas d’Esther Albouy, tondue à Saint-Flour à la Libération et qui a vécu recluse chez elle jusqu’en… 1983. Cela dit quelque chose du traumatisme vécu et de la difficulté à en sortir.
Pour comprendre cette période, il faut commencer par en rappeler le contexte.
La France sortait de quatre années d’occupation, de souffrances, de privations. Elle comptait 1,5 million de prisonniers de guerre, des dizaines de milliers de déportés résistants, des dizaines de milliers de déportés raciaux, et il y avait le poids écrasant de l’humiliation de la défaite de 1940, de l’exode, etc.. Tout cela pèse très lourd à la Libération. Dans cette France « cocotte-minute », l’épuration sert à évacuer cette pression accumulée. C’est ce qui rend la séquence extrêmement dangereuse. Différence de contexte aussi d’un territoire à l’autre, dans la mesure où l’occupation et la libération n’ont pas été vécues de la même manière partout.
Ecoutez notre entretien avec l’historien Marc Bergère :
Là où la libération a été précédée d’exactions, on ne pouvait pas s’attendre à une libération paisible. On ne peut pas comprendre le procès très sommaire qui aboutit en août 1944 à l’exécution de 76 miliciens au Grand Bornand si on oublie la répression terrible du maquis des Glières au printemps précédent. La même dynamique se retrouve en Bretagne qui a connu de très nombreuses exactions de l’occupant et de la milice durant l’été 44. On y enregistre un nombre élevé d’exécutions sommaires de « collabos ». Et cette tension se prolonge par endroits au-delà de l’été, notamment dans les secteurs du territoire où la Libération n’est pas encore intervenue. À l’hiver 44-45, la contre-offensive allemande dans les Ardennes réactive la crainte que les collaborateurs d’hier facilitent le retour des Allemands. D’où toute une série d’attaques de prisons où des résistants veulent « régler leurs comptes » avec les collaborateurs qui y sont écroués…
En septembre 1944, le ministre de la Justice, François de Menthon, estime que « le châtiment des collaborateurs est une condition essentielle de notre unité nationale ». S’agit-il de canaliser l’épuration sauvage ?
Oui. La mise en place d’une épuration légale a été une préoccupation immédiate des autorités, dans un souci de régulation des violences et de légitimation des nouvelles autorités. On peut trouver curieux que dans une même phrase, il soit question à la fois d’union et d’exclusion. Mais c’est le sens même du processus d’épuration : comment reconstituer l’union des Françaises et des Français par l’exclusion d’une partie d’entre eux, qui a failli et qui a trahi. Comme une mesure « d’hygiène sociale » et nationale. C’est une forme de nettoyage de l’espace public.
Une poignée de misérables et d’indignes dont l’État fera justice
— Charles de Gaulle, le 14 octobre 1944
Qui sont ces indésirables qui ont « failli » ?
Dans un premier temps, les autorités, et de Gaulle en tête, évoquent « une poignée de misérables et d’indignes dont l’État fera justice ».