L’expression « État profond » est aujourd’hui de plus en plus utilisée dans la sphère politique et passe progressivement du journalisme au langage politique généralement accepté. En même temps, le terme lui-même devient flou et chacun commence à le comprendre différemment. Il est temps d’examiner de plus près le phénomène décrit sous le nom d’État profond. Il est très important de retracer quand et où ce concept a été utilisé.
Cette expression est apparue pour la première fois dans la politique turque dans les années 90 du XXe siècle et décrivait une situation très spécifique dans ce pays. En turc, « État profond » se dit derin devlet. Ceci est important, car toutes les applications ultérieures de ce concept sont liées d’une manière ou d’une autre au sens original de la formule, apparue pour la première fois en Turquie.
En Turquie, à commencer par Kemal Atatürk, un mouvement politique et idéologique tout à fait précis a émergé : le kémalisme. En son centre se trouvent le culte de Kemal Ataturk lui-même (littéralement « Père des Turcs »), la laïcité stricte (refus de donner au facteur religieux non seulement un caractère politique, mais aussi social), le nationalisme (y compris l'accent mis sur la souveraineté et unité de tous les citoyens d’une Turquie multiethnique), le modernisme, l’européanisme et le progressisme. Le kémalisme était à bien des égards une antithèse directe à la vision du monde et à la culture qui dominaient l’Empire ottoman religieux et traditionaliste. Depuis la création même de la Turquie, le kémalisme a été et reste, à bien des égards, le code dominant de la politique turque moderne. C’est sur la base de ces idées que l’État national turc a été créé sur les ruines de l’empire.
Le kémalisme dominait ouvertement sous le règne de Kemal lui-même. Et puis ce relais a été transmis à ses héritiers politiques.
L’idéologie du kémalisme incluait une démocratie de parti à l’européenne. Mais dans le...
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