Les premières listes des principaux prix littéraires sont en train de tomber, et avec elles vient le lot de réactions scandalisées («Comment ont-ils pu oublier X?») teintées de snobisme («Sélectionner Y, c'est vraiment ranger les torchons avec les serviettes»). On se contentera ici de faire la remarque suivante: présent dans la première sélection du Renaudot mais pas dans celle du Goncourt, Cabane d'Abel Quentin doit absolument repartir avec au moins un prix prestigieux cette année, sinon c'est vraiment trop nul.
Gaël Faye, présent sur ces deux listes, et Hélène Gaudy, toujours en lice pour le Goncourt, font partie de la sélection ci-dessous, truffée d'auteurs et autrices (notamment Marie Vingtras et Pierre Darkanian) qui auraient largement mérité d'obtenir au moins un accessit. Mais peut-être le jury du Femina ou les lycéens du Goncourt viendront-ils compenser ces oublis majeurs et donner à ces romans la visibilité qu'ils méritent.
«Les quatre avaient sué. La tâche était démesurée, alors ils avaient décidé de mener une vie parallèle de rongeurs scientifiques, entièrement articulée autour du rapport. Ils dormaient régulièrement sur des futons installés à même le sol, dans leurs bureaux. De l'autre côté de la pelouse, tapi au sous-sol du Campbell Hall, Gros Bébé digérait les cartes perforées.»
En 1973, à Berkeley, trois chercheurs et une chercheuse publient le rapport 21, qui prédit de façon très précise que l'effondrement de notre monde surviendra au cours du XXIe siècle. La suite immédiate ressemble un peu au film Don't look up d'Adam McKay: sillonnant les États-Unis puis le monde pour répandre la nouvelle, les défenseurs du rapport se heurtent souvent au plus grand scepticisme.
De ce postulat, Abel Quentin –dont c'est le troisième roman et la troisième grande réussite– tire une œuvre profonde et ironique dans laquelle il retrace, sur un demi-siècle, le parcours des quatre individus à l'origine de ce rapport –fictionnel mais gorgé de réel– qui fit tant de bruit. Comment continuer à vivre tout en sachant que, quelques décennies plus tard, le monde devrait très probablement commencer à s'écrouler? Telle est la question.
Délicieusement écrit et d'une intelligence extrême, Cabane a l'étoffe d'un classique, d'autant qu'il ne se repose à aucun moment sur ses lauriers. Voilà un livre qui ne ronronne jamais, enchaînant les idées stimulantes et confirmant l'appétit de son auteur pour les débats d'idées complexes. Abel Quentin n'aime ni le manichéisme ni la tiédeur; il compose un roman emballant, ...
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