À notre premier rendez-vous, on a bien failli ne pas du tout s’entendre. Il faut dire que notre équipage était du genre bruyant. Sur le pont du Picarus, la petite Félicie, 5 ans, excitée comme une puce de mer, voyait dans chaque bouée la promesse d’un dauphin, et s’était fait un devoir d’en alerter les sept autres passagers. À la barre, Jaime Lacasa, le capitaine, l’oreille sur les crépitations de la radio de bord, guettait les comptes rendus des autres bateaux de sortie en cet après-midi de juin. «Toujours rien ?» «Rien. Peut-être plus au sud alors.» Et puis il y a eu le cri de Sara Cobos, la seconde, deuxième saison à guider les touristes sur cette portion d’océan, des centaines de mammifères marins repérés à la jumelle, consignés au journal de bord, et dans la voix toujours l’émerveillement d’une première fois : «Ballenas !» En espagnol, le terme désigne aussi bien les cétacés à fanons que certains membres à dents, de la famille des delphinidés, comme les orques. Ou, en l’occurrence, le groupe d’une petite dizaine de globicéphales qui vient d’émerger des vagues, tous ailerons dehors, à 200 mètres.
Il a suffi que le mot soit lâché pour qu’à bord du Picarus tout le monde se taise : la radio, le moteur, les passagers. Félicie, aussi. La petite fille, fascinée, regarde les drôles de sirènes venir à sa rencontre. À 50 mètres, on voit suffisamment sous le miroir de l’eau pour distinguer leur corps sombre et fuselé, le globe caractéristique de leur tête qui les fait ressembler à des dauphins joufflus. Suffisamment aussi pour découvrir que la famille compte deux bébés. «Probablement une nurserie, un groupe de femelles qui reste à la surface pour accoucher, allaiter, et s’occuper de l’éducation des juvéniles», chuchote Sara tout en notant l’observation dans son carnet. Encore plus près, à dix mètres, ce sont leurs bruits qui nous parviennent : la queue d’un petit qui frappe la surface, le couinement d’un adulte, le «tchac» rauque de tous les évents, comme des détonations pulsant l’air au-dehors. Pendant quelques instants, tout le monde sur le voilier a le sentiment de respirer en rythme avec ces très lointains cousins. «On les a assez dérangés, interrompt cependant, au bout de dix minutes d’harmonie, Jaime, tout en manoeuvrant dans la direction opposée. Laissons-les tranquilles.»
Ce genre de contacts interespèces, il s’en noue chaque jour des dizaines sur la côte ouest de Tenerife. La bande marine de Teno-Rasca (la «franja marina»), zone de 70 000 hectares séparant la plus grande île des Canaries de celle de La Gomera, s’est imposée en quelques décennies comme l’un des sites les plus réputés d’Europe pour l’observation des cétacés. On y a recensé 21 espèces différentes de mammifères marins. Certaines migratrices, comme le rorqual commun et la très rare baleine bleue. D’autres apparaissant au gré des déplacements de leurs sources de nourriture – rorqual de Bryde, cachalot, dauphin à bec étroit. Enfin, les deux dernières résident là toute l’année : l...
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