L’Inde peut-elle prendre la place de la Chine dans le commerce mondial ?

Catherine Bros - TheConversation-France - 21/07
L’Inde cherche à développer son industrie manufacturière, aussi bien pour intégrer les millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail que pour s’imposer au niveau mondial.

La crise du Covid-19 a mis en lumière la fragilité des chaînes d’approvisionnement et la dépendance de la plupart des économies mondiales vis-à-vis de la Chine. Dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques croissantes, la prise de conscience de la vulnérabilité de la production a conduit de nombreuses entreprises à relocaliser leur production sur leur territoire ou dans des pays alliés ou perçus comme de confiance, stratégie dite de « friendshoring ». Certaines ont cherché à diversifier les risques, au travers d’une stratégie baptisée « China plus one » qui consiste à partager les capacités de production entre des sites chinois et d’autres localisés dans un pays de confiance.

L’Inde a alors été envisagée par l’ensemble des grandes entreprises présentes en Chine comme un potentiel « plus one » dans cette stratégie, ou comme un partenaire suffisamment fiable pour que la production puisse y être relocalisée. Le pays dispose, comme la Chine, d’une main-d’œuvre abondante et à bas coût, d’infrastructures nouvelles dans lesquelles le gouvernement a largement investi, d’un climat des affaires rendu plus favorable par diverses réformes et de plans ambitieux visant à attirer les investissements directs étrangers, tels que « Make in India ». La décision d’Apple d’étendre ses capacités de production en 2019-2020, via ses partenaires, au Tamil Nadu en Inde, afin de moins dépendre de la Chine, a été largement citée comme une illustration de l’attractivité nouvelle de l’Inde. L’Inde a de quoi séduire.

L’indispensable développement de l’industrie manufacturière

Le développement de l’industrie manufacturière est nécessaire à l’Inde. Quasiment un travailleur indien sur deux vit d’une agriculture dont les rendements sont trop faibles pour garantir aux familles une sortie de la pauvreté. Un transfert de main-d’œuvre dans l’industrie permettrait d’augmenter les salaires non seulement pour ceux nouvellement employés dans l’industrie mais également de ceux qui restent dans le secteur agricole. Le développement de l’industrie manufacturière est donc une des clés de la sortie de la pauvreté d’une grande partie de la population. Par ailleurs, sa capacité à créer des emplois, plus élevée que celle des autres secteurs, serait la bienvenue au moment où 10 millions de jeunes arrivent tous les ans sur le marché du travail en raison de la fin de la transition démographique.

La situation à la sortie de la crise du Covid-19 est donc propice au mariage entre des industriels qui recherchent des lieux de production alternatifs et l’Inde qui recherche des industriels. Les investissements directs étrangers restent modestes en proportion du PIB, entre 2 et 3 % entre 2020 et 2023, et en deçà de niveaux connus par d’autres économies de la région, mais ils progressent de 10 % par an. Seulement un cinquième de ces IDE est destiné au secteur manufacturier. Les principaux secteurs bénéficiaires sont ceux dans lesquels l’Inde a acquis un avantage comparatif comme les technologies de l’information et les services et les services informatiques, les services financiers, la pharmaceutique et les biotechnologies. L’Inde, en dépit de sa main-d’œuvre abondante et bon marché, n’a pas pu ou su se spécialiser dans des secteurs manufacturiers à faible contenu en compétences mais à fort contenu en emplois.

À partir des années 2000, le développement des chaînes de valeur mondiales a permis l’industrialisation de nombreux pays en développement, qui pouvaient, grâce à leur intégration, combiner des technologies avancées, des standards de production élevés et une main-d’œuvre bon marché. Les pays, comme l’Inde, qui n’ont pas su intégrer ces chaînes de valeur, ont vu leur compétitivité fondre, car s’ils bénéficient d’une main-d’œuvre bon marché, cette dernière ne peut pas être aisément combinée aux technologies les plus modernes.

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Inde a vu ses exportations de biens manufacturés progresser, mais moins rapidement que celles de ses voisins sud-asiatiques, éloignant ainsi la perspective de s’industrialiser par le levier des exportations de biens manufacturés. L’implication du pays dans le secteur du textile est à ce titre une bonne illustration. Le commerce mondial du textile et de l’habillement a été, sur les vingt dernières années, l’un des plus dynamiques, et l’Inde y était bien positionnée au début de la période. Bien qu’elle soit encore à ce jour le troisième exportateur de textile, la part de ses exportations dans les exportations mondiales en 2022 est quatre fois inférieure à celle du second acteur, l’Union européenne, et dix fois inférieure à celle de la Chine, le leader dans le domaine.

Une faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales

L’Inde est également la seule à avoir enregistré un taux de croissance annuel négatif sur ces trente dernières années dans ce secteur. Or, cette faible performance au regard des autres économies dans la région, comme le Vietnam, et naturellement la Chine, dans un secteur qui emploie beaucoup de main-d’œuvre, est largement imputable à une faible intégration dans les chaînes de valeur. Depuis 2012, cette intégration est, qui plus est, en baisse.

Certes, la perte de compétitivité de l’industrie manufacturière indienne date d’avant les années 2010. La libéralisation des années 1990 ainsi que des lois protégeant l’artisanat industriel sont souvent pointées du doigt. Ces dernières avaient découragé l’acquisition de technologies modernes de production et la réalisation d’économies d’échelle. La première a rapidement exposé des entreprises industrielles faiblement compétitives à la concurrence internationale.

Cependant, la faible intégration de l’économie indienne dans les chaînes de valeur manufacturière a davantage réduit la place de l’industrie du pays dans le commerce extérieur. La (petite) place laissée par le désir des entreprises de réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine a été investie par d’autres pays asiatiques comme le Bangladesh, la Thaïlande ou le Vietnam.

L’enjeu crucial de la formation

Il serait néanmoins erroné de croire que l’Inde ne participe pas au commerce mondial. Si la part des biens manufacturés peu intensifs en compétences dans les exportations indiennes n’a cessé de se réduire depuis les années 2000, la part de biens plus complexes s’est maintenue, tandis que la part des services n’a cessé de progresser, passant de 30 % en 2000 à 39 % en 2018. L’Inde possède un avantage comparatif dans de nombreux services. Elle est, en particulier, le leader mondial des exportations de services aux entreprises, et de services informatiques. Si plusieurs économistes voient dans la croissance des exportations de services la nouvelle source de croissance de pays à revenus intermédiaires et qui ont, comme l’Inde, connu une désindustrialisation précoce, certaines conditions sont requises pour que cette croissance soit synonyme de développement.

D’une part, l’exportation de services requiert une main-d’œuvre bien formée et disposant de compétences techniques. Or, les entreprises indiennes se plaignent de devoir former les jeunes diplômés. Des sociétés comme Infosys ont développé leurs propres centres de formation pour apprendre aux ingénieurs en informatique fraîchement diplômés à coder. De plus, le contenu en emplois d’une croissance tirée par les services est restreint et le risque d’une spécialisation dans les services est celui d’entamer un cycle de croissance qui, sans création d’emplois, ne se traduirait pas en développement économique et humain.

Une voie permet d’éviter cet écueil. Elle consiste à favoriser les secteurs des services qui sont à même d’entraîner le secteur manufacturier domestique, lequel est davantage porteur d’emplois, ce qui est permis par l’utilisation accrue des services dans le secteur manufacturier. Deux objectifs se dessinent alors pour la politique économique de l’Inde : (a) investir dans une éducation de qualité qui ne se contenterait pas de sélectionner les étudiants sur des curricula datés, mais leur fournirait des compétences professionnelles ; et (b) favoriser les services qui sont à même d’entraîner dans leur sillage des secteurs manufacturiers capables d’offrir une plus grande quantité d’emplois.

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