À deux semaines de l’ouverture des Jeux olympiques de Paris, la participation des athlètes russes et biélorusses continue de faire débat.
Le Comité international olympique (CIO) a exclu les deux États de la compétition à la suite de l’invasion de l’Ukraine, mais certains sportifs pourront concourir sous bannière neutre. Le CIO commence à en dévoiler les noms. Seuls les athlètes pratiquant des disciplines individuelles sont susceptibles d’être conviés à Paris ; les sports collectifs sont d’emblée mis de côté.
Le CIO a imaginé une procédure inédite pour les athlètes russes et biélorusses. Pour pouvoir concourir, ils doivent, en plus de la réalisation des minima déterminés par chaque fédération internationale, remplir des conditions de moralité non imposées aux autres sportifs.
Un Comité d’examen des athlètes individuels neutres (AIN) a été instauré. Composé de trois personnalités – l’ex-nageuse des Antilles néerlandaises Nicole Hoevertsz, vice-présidente du CIO et présidente du comité ; l’ex-basketteur espagnol Pau Gasol, représentant de la commission d’éthique du CIO ; et l’ex-pongiste sud-coréen Seung Min Ryu, représentant de la commission des athlètes du CIO, il est chargé de vérifier que les concurrents sont compatibles avec les principes éthiques de l’olympisme et, en premier lieu, avec sa mission pour la paix.
Dès lors, les athlètes qui ont soutenu publiquement l’invasion de l’Ukraine et/ou se trouvent sous contrat avec l’armée ou une agence de sécurité nationale sont interdits de sol français. Dans le cas contraire, le CIO leur envoie une invitation, qu’ils sont libres d’accepter ou pas. Le nageur russe [Evgeny Rylov], double champion olympique qui avait déjà été suspendu en 2022 pour avoir affiché son soutien à la guerre en Ukraine, par exemple, a fait savoir en décembre 2023 qu’il refuserait de participer même si cela lui était proposé (ce qui était de toute façon peu probable). L’ensemble des judokas et des lutteurs russes, qui avaient, eux, été invités, ont également annoncé qu’ils ne se rendraient pas aux Jeux.
Si la procédure doit empêcher la présence de sportifs ouvertement pro-guerre, elle n’en reste pas moins susceptible de critiques. La première n’est pas des moindres : les sportifs concernés n’ont pas la possibilité de se défendre. Or la contradiction est l’un des fondements des procédures démocratiques. De plus, le soutien à la guerre en Ukraine n’est pas nécessairement volontaire. Ce n’est un secret pour personne que tant Poutine que Loukachenko sont capables de faire pression pour obtenir ce qu’ils veulent. Certes, certains sportifs sont sûrement pro-guerre, mais il est aussi certain que d’autres le sont par obligation.
Pour prendre ses décisions, le Comité se fonde uniquement sur les réseaux sociaux et, potentiellement, sur une liste d’athlètes indésirables dressée par le ministère ukrainien des Sports. Il est fort probable que des erreurs de jugement soient commises et certains athlètes sanctionnés à tort. En outre, le ministère ukrainien des Sports est-il l’organe le plus objectif pour désigner les sportifs pro-guerre ?
La deuxième critique découle d’une méconnaissance flagrante du fonctionnement du sport dans ces États. En effet, l’héritage soviétique conduit de nombreux athlètes à être en contrat avec l’armée ou des agences de sécurité car ces structures ont les moyens de financer des carrières. Cela n’a rien d’extraordinaire : rappelons que de nombreux athlètes français sont également sous contrat avec l’armée.
Néanmoins, la sévérité du Comité semble être à géométrie variable. Zaurbek Sidakov, un lutteur russe ayant soutenu l’action de Moscou dans le Donbass, et possédant en outre le grade d’adjudant des forces russes, a reçu son invitation (qu’il a refusée). Son grade serait, selon les membres du Comité, honorifique car obtenu en récompense de ses excellents résultats sportifs. L’invitation qui lui a été octroyée est toutefois étrange, d’autant plus que le lutteur avait participé en mars 2002 à une manifestation de soutien à l’invasion du Donbass et de commémoration de l’annexion de la Crimée.
La vérification de moralité n’est que la première étape pour les AIN ; lors des JO, ils seront soumis à des conditions de participation très rigides afin d’empêcher toute manifestation nationaliste.
L’une des conditions les plus connues est l’interdiction de porter les couleurs de sa nation et d’entonner son hymne en cas de médaille d’or. C’était déjà le cas lors des précédents JO. Les AIN sont également privés du défilé lors de la cérémonie d’ouverture, quand les nations participantes sont présentées. Cette disposition est ancienne puisque les AIN yougoslaves n’avaient pas défilé non plus à Barcelone en 1992. Il est toutefois prévu que les AIN russes et biélorusses prennent part à la cérémonie, mais les modalités ne sont pas encore connues.
A contrario, ils pourraient participer à la cérémonie de clôture car celle-ci célèbre les athlètes et non les nations. Enfin, chose peut-être plus surprenante, la neutralité s’applique aussi après les JO. Le Comité a pour mission de veiller à ce que les athlètes ne se servent pas de leur médaille pour glorifier les régimes de Moscou et de Minsk. Mais rien n’empêchera Poutine et Loukachenko de s’approprier les victoires et de dénoncer les échecs de leurs sportifs, laissant le Comité dans une totale impuissance.
Les AIN russes et biélorusses sont soumis à des conditions de participation strictes et en partie inédites. Le CIO prévoit la présence de 36 à 55 Russes et 22 à 28 Biélorusses. À titre de comparaison, les Russes, déjà sanctionnés pour dopage lors des JO précédents, tenus à Tokyo en 2021, avaient envoyé 333 sportifs…
Sans remettre en question l’opportunité de décider d’exclure la Russie et la Biélorussie, cette procédure interroge. Le CIO revient sur son apolitisme revendiqué depuis la dramatique prise d’otages lors des JO de Munich en 1972. Il justifie ses mesures contre les représentants de la Russie et de la Biélorussie, par sa mission de paix, mais on peut se demander pourquoi ces deux États sont les seuls sanctionnés. La Syrie de Bachar Al-Assad sera présente, et ce régime est loin d’œuvrer pour la paix mondiale. De même, Israël et la Palestine concourront sans problème alors que le Procureur général de la CPI envisage de lancer des mandats d’arrêt contre des figures majeures de ces deux entités.
La décision du CIO est loin d’être parfaite, mais elle ouvre la porte à des JO peut-être moralement plus acceptables à l’avenir. Cette procédure est à encourager si par la suite elle s’applique de façon systématique à tous les États agresseurs… ce qui serait loin d’être simple.