Exploitée dans des «freak shows», la femme à barbe est désormais une figure émancipatrice

Marion Olité - Slate FR - 18/04
Le film «Rosalie» actuellement en salles s'inspire de l'histoire de Clémentine Delait pour raconter la vie de cette célébrité de la fin du XIXe siècle.

Selon le Larousse, une barbe est définie ainsi: «Poils des joues et du bas du visage que l'homme garde plus ou moins longs, comme ornement.» L'expression «femmes à barbe» induit le fait que le genre féminin n'est pas censé porter cet attribut masculin. Pourtant, elles ont existé de tous temps et provoqué des réactions allant du fétichisme au dégoût.

Le terme désigne une condition physique, celle des femmes qui possèdent une pilosité jugée excessive, en raison d'une chimie des hormones différente de la norme (un taux d'androgènes élevé, qui augmente la pousse des poils). On parle alors d'hirsutisme. Parallèlement, il existe des cas d'hypertrichose, liés à des mutations génétiques et qui se manifestent par une pilosité corporelle très envahissante.

Des femmes prodiges ou maudites

En Occident, dès la période de l'Antiquité grecque, le fait d'avoir des poils sur le menton et de les tailler pour en faire une barbe est considéré comme un signe extérieur de masculinité. Dès lors, les femmes porteuses de cet attribut représentent une altérité à laquelle il faut donner un sens. Dans son essai sur «l'ambivalence sexuelle de la femmes à barbe dans les représentations» (2012), Nathalie Ernoult, attachée de conservation au Centre Pompidou, évoque un mythe sur Athéna, où la déesse porte une barbe prodigieuse qui va aider les Cariens dans une guerre face aux Mèdes d'Harpage.

La médecine hippocratique fait mention d'une femme, Phaetuse, qui aurait vu sa barbe pousser après que son mari a quitté le foyer conjugal et serait morte peu après. «Par cette étude de cas, les médecins hippocratiques cherchent à souligner le rôle essentiel, pour les femmes, du mariage dans la construction de leur identité féminine», analyse Nathalie Ernoult. Si la femme à barbe n'est pas un prodige ou une divinité, alors elle est un cautionary tale, un récit de mise en garde pour celles qui oseraient vivre sans homme. Pour l'universitaire María del Mar Albero Muñoz, la pilosité féminine faciale excessive est aussi associée à la «nature primitive des femmes» et à «un comportement libidineux».

Au cœur du Moyen Âge très croyant, les femmes à barbe sont perçues comme «de mystérieux prodiges qui pouvaient tantôt annoncer de grands maux et des châtiments divins, tantôt comme un symbole de résistance face aux pressions exercées pour qu'elles abjurent leur foi». Au XIVe siècle naît la légende de la martyre Wilgeforte. Promise en mariage, cette adolescente portugaise pria Dieu pour que cette union n'ait pas lieu. En réponse, une barbe lui poussa, la rendant repoussante aux yeux de son futur mari. Libérée d'un mariage forcé mais pas du patriarcat, Wilgeforte fut crucifiée par son père.

Représentation de Wilgeforte, peintre a...
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