Je m’enfonce jusqu’aux genoux dans la boue, je trébuche sur des racines, je me prends les pieds dans des buissons épineux. Cette jungle du nord de l’île de Bornéo est un guêpier sans nom. Ma progression maladroite ruine les précautions de Guman Megut et de ses trois fils, qui, pour leur part, glissent en silence dans le sous-bois touffu afin de ne pas alerter leur gibier. De temps en temps, un singe hurle pour signaler notre présence à ses congénères, avant de détaler de branche en branche.
Soudain, le grognement guttural d’un cerf retentit sous la canopée. Il est tout proche, caché par une végétation dense. Guman s’arrête, observe, puis avance de quelques pas, tout en tirant de son carquois une fléchette empoisonnée. D’un geste précis, il la glisse dans le tuyau de sa sarbacane. Il vise, souffle. Le projectile fend l’air, le feuillage bruisse et le cerf s’éloigne en courant. Guman ne le poursuit pas. Pas la peine de se fatiguer. Il le sait : il a fait mouche. L’animal n’a plus que quelques heures à vivre. Une fois que le poison aura circulé dans son sang, il s’écroulera dans les environs. Le chasseur reviendra le ramasser plus tard. Puis, la bête finira quasi carbonisée, façon barbecue qui a mal tourné. La condition pour que sa viande reste comestible une semaine : lorsque l’on vit dans la jungle, le frigo n’est pas une option. Guman Megut et les siens forment l’une des dernières familles nomades du peuple des Penan de l’Est.
Cette ethnie de chasseurs-cueilleurs vit dans l’État de Sarawak, dans la partie malaisienne de l’île de Bornéo. Au milieu du siècle dernier, ses quelque 15 000 membres vivaient encore tous au cœur de la jungle. Celle-ci leur servait autant de supermarché – ils prélevaient ce que leur offrait la nature – que de chambre à coucher : ils migraient d’une hutte à l’autre au gré de leurs besoins. Mais à partir des années 1960, leurs existences ont été bouleversées. Leur forêt a été livrée aux bulldozers des marchands de bois tropicaux, et les surfaces ainsi mises à nu ont fait place, en partie, à des plantations de palmiers à huile. Selon les estimations d’une association suisse, le Bruno Manser Fonds, qui lutte pour la préservation de la forêt tropicale, Sarawak a ainsi perdu 90 % de sa jungle primaire. La quasi-totalité des Penan se sont fixés dans des villages et seules 20 à 30 familles continuent aujourd’hui à nomadiser, toujours sous la menace des destructeurs de la forêt. C’est l’une d’elles, vivant dans la haute vallée de la rivière Magoh, qui m’a accueilli en mai 2 023, et m’a permis de partager un moment de sa vie hors du temps.