Dans l'arrière-cour de la pizzeria casher de Daphna Benyamine, la peinture blanche masque désormais des tags antisémites tracés à la peinture noire, découverts dimanche dernier. Des étoiles de David et le mot "mort" avaient été inscrits sur le crépi de cet établissement de Villeurbanne, dans le Rhône. Les relents d'un passé nauséabond, au cœur d'un quartier de toutes cultures, où les habitants cohabitaient jusqu'alors sans problème.
"On se sent ciblé, on se sent humilié, on ne sait pas vraiment ce qu'il se passe", réagit la gérante, encore sous le choc, dans le reportage du 20H de TF1 à retrouver en tête de cet article. Ces inscriptions lui évoquent inévitablement "la Shoah, que l'on n'a pas connue mais que l'on connaît par l'histoire, ce n'était pas notre époque".
"On est en 2023... Revoir des choses comme cela, c'est terrible", lâche-t-elle, en faisant défiler sur l'écran de son téléphone les photos des tags. "J'ai peur pour mes enfants, pour ma famille, pour l'avenir de mes enfants", confie la restauratrice.
C'est cette même peur qui dissuade aussi des Français de confession juive de sortir ou les oblige à changer leurs habitudes, depuis la hausse exponentielle d'atteintes antisémites depuis le 7 octobre dernier, lorsque le Hamas palestinien a lancé une offensive sanglante contre Israël, à laquelle l'État hébreu riposte par des bombardements incessants sur la bande de Gaza. Tags, insultes, une porte d'appartement brûlée... En cinq semaines, 1159 actes antisémites ont été enregistrés par les autorités. À titre de comparaison, 436 faits similaires avaient été comptabilisés par la place Beauvau sur l'année 2022 toute entière.
Cette angoisse pousse également certains de ceux qui témoignent à choisir l'anonymat, comme Rachel, 19 ans. Cette jeune femme juive pratiquante cache désormais l'étoile de David suspendue en pendentif autour de son cou, et craint de se rendre dans une synagogue : "j'ai peur que l'on me suive après", glisse-t-elle.
On est peut-être juifs, mais on est Français avant tout. (...) Ce qui se passe en Israël doit rester en Israël
Michael, libraire
Elle a aussi dû modifier son nom sur les réseaux sociaux, après avoir été la cible de rejet et de messages de haine après une publication de soutien aux otages détenus par le Hamas. "Du jour au lendemain, j'ai perdu une cinquantaine d'abonnés sur 600, c'est énorme", retrace-t-elle. La jeune femme fait aussi l'objet de menaces de mort : parmi elles, un message lui promet par exemple "une douche éternelle", une référence aux chambres à gaz des camps de concentration pendant la Seconde guerre mondiale.
Face à la multiplication des atteintes, Michael, un libraire qui s'exprime également à visage caché, s'indigne. "On est heurté, blessé, on ne comprend pas. On est peut-être juifs, mais on est Français avant tout, je ne vois pas pourquoi il y a cette différence. Ce qui se passe en Israël doit rester en Israël", interpelle l'homme, qui continue de porter sa kippa. Il exhorte à "ne pas mélanger" les choses, et faire en sorte que le "combat israélo-palestinien" ne s'importe pas en France.
Par crainte de voir de tels prolongements se dessiner, Me Muriel Ouaknine-Melki avait lancé dès 2014 une ligne téléphonique ouverte aux victimes d'actes antisémites, réactivée ces dernières semaines. Chaque jour, une quinzaine d'appels affluent et 60 plaintes sont déjà en cours. "Il faut que la justice soit au rendez-vous des plaintes que nous déposons, et qu'elle prononce des sanctions qui soient rapides, fermes, et qui véhiculent le message d'une volonté sans équivoque de mettre un cran d'arrêt à cette déferlante antisémite sur notre sol national", insiste la présidente de l'Organisation juive européenne, qui rassemble 55 avocats bénévoles.
Une "grande marche civique" contre l'antisémitisme est prévue dimanche à Paris, au départ des Invalides à partir de 15h et plusieurs manifestations sont attendues dans tout le pays. Les personnes interviewées dans le reportage ont indiqué qu'elles s'y rendront, et espèrent une mobilisation large, par-delà les différentes confessions ou affinités politiques.