Sur les voies d'un dépôt ferroviaire du nord de la France, une locomotive à vapeur crache de la fumée comme si elle venait d'en tirer une bouffée. Un ingénieur et deux apprentis se tiennent à l’intérieur de sa cabine couleur sarcelle, portant des vêtements et des gants sombres. Il est difficile de distinguer leurs visages sous l’éclat du soleil du milieu de la matinée. Ils ont fait chauffer le moteur pendant trois heures et sont prêts à démarrer.
Un des apprentis s'appuie contre la fenêtre ouverte, les bras croisés, contemplant son travail. Ce qui l'excite le plus, c'est « de sentir la machine vivre », dit-il en faisant des gestes autour de la cabine alors qu'elle tremble, se secoue et hurle, comme pour dire : « Tu vois ?
Il s'agit du Chemin de Fer de la Baie de Somme. Ce chemin de fer du XIXe siècle relie les villes de Cayeux-sur-Mer, Saint-Valéry-sur-Somme, Noyelles-sur-Mer et Le Crotoy sur la côte picarde française, où l'étroit canal de la Somme s'étend dans le vaste estuaire qui rejoint la Manche.
Il y a tout et rien à voir dans ces villes. Des pistes cyclables sillonnent les champs de fleurs jaunes. La plus grande colonie de phoques de France évolue dans l’eau, disparaît et réapparaît pour le plus grand plaisir des voyagistes. Au crépuscule, les murmures des étourneaux vont et viennent dans le ciel. Les paysages apportent vraiment du drame.
À Cayeux-sur-Mer, une ville balnéaire le long du canal, une infinité de cabanes s'étendent sur la promenade, et de vieilles dames bronzées sont assises dehors sur des chaises en plastique, saluant tous ceux qui traversent leur territoire. (Si le temps est couvert, ils migrent vers le restaurant du casino en bord de mer.) Les falaises de craie de trois cents pieds rendent les baigneurs minuscules dans le paysage.
Il n’y a pas de grands « sites ». L'estuaire sans limites, les murs médiévaux et les côtes n'existent que dans le paysage.
Je suis tombé sur le chemin de fer l'année dernière. Mon voisin et moi avions pitié de notre gueule de bois à Paris et avons commencé à rêver à la mer. « Si on trouve un billet à moins de 20 euros, on y va », avons-nous dit. Une recherche nous a conduit à Noyelles-sur-Mer, une ville trop petite pour avoir une boulangerie ou un bureau de tabac, véritable marque de légitimité urbaine en France.
A notre arrivée à Noyelles-sur-Mer, le sifflet du train à vapeur attire notre attention. Depuis notre première balade, il a été difficile de rester absent trop longtemps.