Ma première rencontre avec des câbles sous-marins a lieu le matin du 11 mars 2020 sur la plage de la Parée Préneau, près de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, sur la côte ouest de la France. Il n’est pas encore huit heures, mais cette étendue de sable est inhabituellement animée. Un groupe de 15 personnes portant des casques et des gilets haute visibilité regardent l'Atlantique. À quelques centaines de mètres du rivage se trouve un groupe de petits bateaux et sur l'un d'eux – le Miniplon – quatre plongeurs professionnels attendent les ordres.
Les préparatifs sont en cours pour un événement unique : « l’atterrissage » (installation) de Dunant, le deuxième câble Internet intercontinental de Google. Câble à 12 paires de fibres d'une capacité de près de 300 térabits par seconde, Dunant est l'un des câbles les plus puissants jamais mis en service. Dans quelques mois, il parcourra une distance de 6 600 km pour relier la ville américaine de Virginia Beach, au sud de Washington, DC, à un centre de données Google situé dans la ville belge de Saint-Ghislain. Le câble traversera le littoral français, et c'est ce premier tronçon de câble, mesurant 5 km, qui est sur le point d'être déployé.
« Ce n'est pas tous les jours qu'un câble traverse l'Atlantique », explique Richard Brault, chef de projet chez Merceron, qui a mobilisé deux excavatrices pour ce travail. « C’est une première depuis 20 ans, en fait… » A quoi va-t-il servir ? « YouTube, les jeux en ligne », explique un membre de l'équipe, attendant sur la plage.
Mais jusqu’à ce que les vagues bouillonnantes et écumantes de l’océan se calment, l’opération est suspendue. Seule la météo ne montre aucun signe de ralentissement. « On a l'impression que ça empire, confie Olivier Ségalard. Chef de projet chez l’opérateur français Orange, il est chargé de superviser l’atterrissage de Dunant en France.
A neuf heures, ils s'avouent temporairement vaincus : la mission est reportée. Le Miniplon retourne au port. Les travaux sont déjà retardés depuis deux semaines. « Ça commence à devenir vraiment embêtant : chaque jour perdu nous coûte 30 000 € pour le bateau et le matériel », raconte Isabelle Delestre, attachée de presse d'Orange.
Mais il y a de plus grandes inquiétudes. Google doit respecter les activités du pluvier à collier, un petit oiseau de rivage protégé mesurant environ 15 cm de haut qui niche sur les plages vendéennes à partir de la mi-mars – directement le long du tracé du câble. Et la saison de nidification approche à grands pas.
Dans quelques jours, Google, l’une des sociétés les plus puissantes au monde, ne sera pas autorisé à déployer Dunant tant que les poussins des pluviers à collier n’auront pas éclos – laissant ainsi des centaines de millions d’internautes espérer avoir plus de bande passante pour ronger leur frein. « Tout ça pour des vidéos de chats ! » soupire Ségalard.
La plupart d’entre nous pensent que nos appels, nos photos et nos vidéos volent au-dessus de nos têtes, peut-être parce que les antennes (3G, 4G, 5G) viennent en premier à l’esprit dans le cadre de notre activité numérique. Mais en réalité, près de 99 % du trafic de données mondial ne transite pas par les airs, mais via les câbles déployés sous terre et au fond de la mer.