Au cours de l'été, le gouvernement canadien a dévoilé sa stratégie en matière de talents technologiques, qui vise à attirer des travailleurs technologiques internationaux au Canada. La promotion du Canada comme destination pour les nomades numériques est l'un des quatre piliers clés de la stratégie.
Même si tous les détails n’ont pas encore été révélés, seule une politique bien calibrée – adaptée aux conceptions changeantes du travail et de l’emploi – peut aider le Canada à développer une main-d’œuvre hautement qualifiée et à prévenir des conséquences imprévues.
Les nomades numériques sont des travailleurs indépendants du lieu qui utilisent la technologie pour effectuer leur travail à distance, voyageant dans différents pays pendant de brèves périodes. Plusieurs pays ont introduit de nouveaux programmes pour attirer les travailleurs du numérique au cours des dernières années.
Le nouveau programme des nomades numériques du Canada fait partie de la vision plus large du gouvernement visant à pourvoir les emplois en demande et à attirer les talents nécessaires pour soutenir la croissance économique future.
Le gouvernement s'attend à ce que les nomades numériques venant au Canada cherchent un emploi dans des entreprises canadiennes pendant leur séjour, ce qui les amènera éventuellement à chercher la résidence permanente et aidera le Canada à retenir les talents technologiques. Mais le Canada a du travail à faire pour clarifier la manière dont les programmes fiscaux et sociaux s’appliqueraient aux nomades numériques.
L’hypothèse du gouvernement selon laquelle les nomades numériques trouveront un emploi au Canada et deviendront résidents permanents contredit la notion de nomadisme numérique. Il est naïf de la part du gouvernement de tenir pour acquis qu'il choisirait de s'installer définitivement ici.
L’hypothèse du gouvernement selon laquelle les nomades numériques s’établiront au Canada est en décalage avec la notion de nomadisme numérique. (Shutterstock)Le gouvernement s'attend également à ce que les nomades numériques cherchent un emploi auprès des employeurs canadiens locaux. Cependant, les nomades numériques sont par définition soit des employés rémunérés travaillant pour des entreprises basées dans d’autres pays, soit de simples entrepreneurs ou entrepreneurs indépendants. Au contraire, les nomades numériques ne sont généralement pas autorisés à travailler pour des employeurs locaux dans leur pays de destination. Le pays de résidence et le pays de travail sont principalement différents.
Pourtant, la décision de migrer – où aller et combien de temps rester – est souvent un processus complexe. Et certains nomades numériques pourraient éventuellement décider de s’établir au Canada. Mais encore une fois, le Canada n’est peut-être pas le point final de leur voyage.
De nombreux pays à travers le monde ont introduit des visas pour nomades numériques – généralement une sorte d’hybride entre un visa touristique et un visa de travail temporaire. La simple création d’une nouvelle catégorie de résidents temporaires ne suffit pas à faire du Canada une destination recherchée pour les nomades numériques.
Si le Canada souhaite sérieusement attirer les nomades numériques, il dispose d’une marge de manœuvre. Un rapport de 2022 publié au Royaume-Uni a classé le Canada comme la première destination des nomades numériques parmi 85 pays.
Le nomadisme numérique existe dans une sorte d’« espace nébuleux » entre migration axée sur le travail et mobilité liée au mode de vie. Cela va à l’encontre des notions traditionnelles de travail basé sur le lieu, de migration, de fiscalité et de citoyenneté. Les gouvernements doivent élaborer des politiques adaptées à ces réalités changeantes.
Le Canada pourrait donner l’exemple à d’autres en coordonnant son programme de nomades numériques avec les politiques en matière de fiscalité et de protection sociale.
Au Canada, le gouvernement devrait clarifier la manière dont les programmes fiscaux et sociaux s’appliqueraient aux nomades numériques. Par exemple, le gouvernement canadien impose des taxes à tout étranger séjournant ici pendant plus de 183 jours. Le gouvernement devrait préciser si les nomades numériques seraient taxés ou bénéficieraient d’allégements fiscaux afin de les inciter à rester. Si les nomades numériques étaient imposés, seraient-ils autorisés à accéder au système de protection sociale du Canada de la même manière que n’importe quel autre résident ?
Tous les nomades numériques ne sont pas des travailleurs transnationaux aux revenus élevés qui recherchent les libertés et les privilèges associés au travail à distance. Les réalités de la vie quotidienne sont complexes même pour les nomades numériques originaires du monde occidental, mais surtout plus encore pour ceux qui sont des femmes ou des pays du Sud. Un nouveau programme de nomades numériques devrait relever ces défis intersectionnels.
Le nomadisme numérique va à l’encontre des notions traditionnelles de travail basé sur le lieu, de migration, de fiscalité et de citoyenneté. (Shutterstock)Les beaux discours sur l’attraction et la rétention des talents technologiques sont une chose, mais leur mise en œuvre exige que le gouvernement clarifie et ajuste ses politiques dans de nombreux autres domaines tels que la fiscalité, la protection sociale et les soins de santé.
La vision du gouvernement pour retenir les talents technologiques au Canada n’est pas non plus simple. Comparativement au Canada, l’industrie technologique aux États-Unis peut offrir des salaires élevés. Les nomades numériques pourraient potentiellement prendre en compte les facteurs financiers avant de décider de chercher un emploi dans les entreprises technologiques canadiennes.
Si un grand nombre de nomades numériques étaient employés localement comme prévu, l’industrie technologique canadienne deviendrait naturellement plus compétitive. Inviter des travailleurs internationaux de haute technologie dans l’industrie technologique canadienne pourrait, par inadvertance, marginaliser les talents locaux.
Les recherches montrent que les nomades numériques ont tendance à se diriger vers des endroits périphériques « exotiques » dotés d’un accès Internet haut débit et d’un coût de la vie inférieur à celui de leur pays d’origine. Comme on le voit dans des endroits comme Mexico, la montée en puissance des nomades numériques peut coûter cher aux communautés locales.
À une époque où le Canada est confronté à une crise du logement, un tel programme pourrait aggraver la situation s’il n’est pas mis en œuvre avec diligence raisonnable.
Le gouvernement semble confondre un nomade numérique et un télétravailleur high-tech. L’accent mis sur l’attraction de travailleurs technologiques pourrait intégrer des inégalités dans le programme. La préférence du Canada va uniquement au secteur de la haute technologie, où les femmes ne représentent que 26,7 pour cent de la main-d’œuvre mondiale.
Les nomades numériques ne sont pas tous des travailleurs de la haute technologie. Ils travaillent également dans divers secteurs à forte intensité numérique, tels que le marketing, les médias, la rédaction, le tutorat et la comptabilité.
Le Canada peut jouer un rôle de premier plan dans l’élaboration de politiques relatives aux nomades numériques. Dans la compétition mondiale pour les talents, un programme de nomades numériques fondé sur des données probantes pourrait répondre aux priorités du Canada en matière d’immigration tout en présentant le Canada comme une destination pour les talents mondiaux.