L’homme baisse la chemise bleue boutonnée par-dessus sa tête et attend. Ses mains, osseuses et cratérisées, ont perdu leur force, si bien que la chemise s'ouvre au niveau des manches et du cou. Sa femme entre dans la chambre. Elle prend sa main gauche dans la sienne et ferme le bouton autour de son poignet.
« J'ai réussi à me raser ce matin », raconte l'homme.
"Sans te couper?" dit sa femme.
"Sans me couper."
L'homme a construit une grande partie de cette ville. Regardez autour de vous. Le World Trade Center, reconstruit à partir d’un trou mutilé dans le sol ? Il a dirigé cela. La High Line et les Hudson Yards ? Il les dirigeait également. Barclays Center, Citi Field et le nouveau Yankees Stadium ? Des parcs sur Governors Island et sur le front de mer de Brooklyn ? L’horizon de l’East River, de Williamsburg à Long Island City ? Lui, lui, lui.
Autrefois, et il n'y a pas si longtemps, Dan Doctoroff avait plus de pouvoir pour décider de ce qui serait construit à New York que quiconque depuis Robert Moses. On lui diagnostique maintenant la SLA, une maladie neurodégénérative également connue sous le nom de Lou Gehrig, qui attaque les motoneurones du cerveau et de la moelle épinière, faisant perdre aux patients le contrôle de leurs muscles volontaires. A.L.S. transforme le corps en prison. Seuls les yeux et le cerveau restent pour l’essentiel épargnés. La mort survient par insuffisance pulmonaire et suffocation, généralement dans les trois à cinq ans suivant le diagnostic.
M. Doctoroff a 65 ans. Son diagnostic a été posé il y a presque deux ans.
Alors qu’un homme puissant perd l’autorité sur son propre corps, comment change-t-il ? Et que reste-t-il ?
et M. Doctoroff pense à un jour d'été dans sept ans. Il est adjoint au maire de New York, chargé de reconstruire la ville après le 11 septembre. Son travail consiste à rêver l’avenir, puis à mobiliser la bureaucratie gargantuesque de la ville pour réaliser ces rêves. Son patron, le maire Michael Bloomberg, a même comparé M. Doctoroff à M. Moses : tous deux maîtres d'œuvre, tous deux à la fois respectés et irrités pour leur acharnement et leur impatience.
Mais même M. Moses n’a jamais tenté d’amener les Jeux olympiques à New York.
M. Doctoroff visite les bureaux des entreprises, les salles de conférence des hôtels et les comités de rédaction des journaux pour présenter son argumentaire. Dans son esprit, les Jeux olympiques de 2012 sont déjà sur le point de commencer. Les ferries traversent l'East River lors d'un défilé. Les bateaux transportent les athlètes vers un village olympique étincelant, construit dans le Queens au sommet des ruines d'entrepôts vides et de quais en ruine.
Viens, dit-il. Rêver avec moi.
Combien de fois M. Doctoroff a-t-il fait ce baratin ? Cent? En le répétant, il s'inquiète. Il se sent coincé entre son avenir ...
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