« Je voulais écrire “le Seigneur des anneaux”. Le problème était qu’on l’avait déjà écrit. » Lors d’un discours de 2004, le pourtant talentueux Neil Gaiman (« American Gods », « Sandman ») résumait ce que peut ressentir n’importe quel auteur face à un monument de la littérature mondiale. De son vivant, J.R.R. Tolkien en aurait rougi, lui qui ne prisait que peu la notoriété. Il avait pourtant déjà vendu des millions d’exemplaires de ses livres.
Depuis son premier récit, à 7 ans (une histoire de dragon, évidemment), à son décès en septembre 1973, John Ronald Reuel Tolkien n’a jamais cessé d’écrire. On a tendance à circonscrire son œuvre aux légendes de la Terre du Milieu, mais il a laissé un nombre considérable de productions. Un « continent littéraire », comme l’évoque Vincent Ferré, fin connaisseur de l’univers de l’auteur. Ou plutôt, « une forêt, un iceberg dont on n’a connu que deux faces principales du vivant de J.R.R. Tolkien : “le Hobbit” (1937) et “le Seigneur des anneaux” (1954-1955) ». Beaucoup de textes inachevés, de notes ont été triés, retravaillés par son fils Christopher, son exécuteur littéraire, qui a préservé et continué l’œuvre paternelle jusqu’à sa mort en 2020. En 2007, il a même réussi à achever et publier « les Enfants de Húrin », un roman de son père commencé en 1918 ! Suivront « Beren et Lúthien » en 2017 et « la Chute du Gondolin » en 2018. C’est dire si l’œuvre de J.R.R. Tolkien, publiée de son vivant ou à titre posthume, est riche.
Ce sont néanmoins les aventures des Elfes, des Hobbits, des Nains et de leurs compagnons humains face aux Orques de Sauron qui forment le cœur de l’œuvre de Tolkien. Il s’est d’abord attaqué à la naissance de ce monde, rédigeant « le Silmarillion », « premières versions des principaux récits mythologiques souvent crayonnées à la hâte dans des carnets en mauvais état qui datent de 1917 », écrit Christopher dans la préface du livre finalement édité… en 1977. Entre-temps, John Ronald Reuel s’était attaqué à « Bilbo le Hobbit ». Il situe cette aventure dans un univers imaginaire sombre et complexe, écrasant pour son héros, un petit être inoffensif « vivant dans une utopie champêtre, la Comté, qui rappelle une campagne anglaise du XIXe siècle idéalisée », soulignait l’historien William Blanc dans « l’Humanité Dimanche » en novembre 2017. Pour Tolkien, lui-même issu de ce milieu préservé, revenu mal en point de la campagne de la Somme en 1916, décrire cette boucherie a fait office de catharsis.
Car le jeune soldat envoyé au front en juin 1916, qui déplore dans une lettre à sa femme, Edith, que « les gentlemen (soient) rares parmi les officiers, et les êtres humains même », a vu « la jeunesse des élites anglaises, bercée de récits arthuriens et de réécriture d’exploits guerriers des chevaliers de la Table ronde, fauchée sans discrimination par les mitrailleuses allemandes au même titre que les ouvriers et les paysans qu’elle commande », écrit encore William Blanc. Deux de ses proches amis n’en reviendront pas, et lui contractera la « f...
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