ENTRETIEN. Aux racines de la construction européenne avec Sylvain Kahn

Ouest France - 22/07
À moins d’un an des élections européennes, l’historien Sylvain Kahn, professeur à Sciences-Po Paris, revient sur les origines de cette construction hors pair.

Du 6 au 9 juin 2024, les citoyens des 27 États-membres de l’UE éliront leurs eurodéputés. Avant cette échéance, Sylvain Kahn revient, dans un grand entretien à Ouest-France, sur l’idée de construction européenne, née des deux Guerres mondiales.

Au début de votre “Histoire de la construction européenne (1)”, vous écrivez que celle-ci a la réputation de n’être ni haute en couleurs, ni “sexy”. C’est ce que vous croyez ?

On ne peut pas faire comme si l’histoire de la construction européenne était aussi épique et tumultueuse que celle de la Révolution française, ou aussi génératrice d’émotions fortes que la Première Guerre mondiale. Par comparaison avec ces grands récits, dont l’Europe a d’ailleurs le secret, la construction européenne est quand même une histoire très tranquille : il n’y a pas de grands héros, pas de révolution, pas de guerre.

Précisément, il n’y a pas de guerre, après qu’on ait beaucoup donné dans ce registre.

La grande différence, c’est aussi qu’il n’y a pas de « récit national » de la construction européenne. Il n’y a pas de récit national à la fois parce que l’Europe n’est pas une nation mais aussi parce que personne ne veut qu’il y ait un récit national européen qui apparaîtrait comme pouvant diminuer ou relativiser, nos fameux récits nationaux.

Or, l’une des fonctions des récits nationaux, c’est d’être, en quelque sorte, la base « commerciale » des classes politiques nationales. Il n’y a pas de démocratie sans compétition électorale et il n’y a pas de compétition électorale sans inscription dans un grand récit : par exemple, en expliquant que l’on fera mieux que ceux qui nous précèdent ou que ceux qui sont au pouvoir, ou bien que l’on marchera dans les pas de telle ou telle grande figure du passé.

Même si les acteurs de l’Europe sont les classes politiques nationales, même si la construction européenne ne se fait pas contre les nations, mais parce que les nations et leurs représentants le veulent et ont décidé de la faire, eh bien quand ils se présentent devant les électeurs, les candidats préféreront toujours se référer au récit national qu’à un récit européen qui reste, au bout de 70 ans, peu connu du grand public.

Sylvain Kahn. | YANN CASTANIER / OUEST FRANCE Voir en plein écran
Sylvain Kahn. | YANN CASTANIER / OUEST FRANCE

Entre 1914 et 1945, les Européens ont vu la mort dans les yeux

— Sylvain Kahn.

C’est aussi une histoire qui commence mal. « La construction européenne, écrivez-vous, est la fille de la guerre et du désastre. »

Historien et géographe, je fais partie de ceux qui considèrent que la construction européenne commence seulement en 1945. C’est-à-dire au moment où elle quitte le champ des idées pour devenir un phénomène social et des politiques publiques. À partir du moment où elle est prise en charge par la société politique, par des élus comme Robert Schumann, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi ou Paul-Henri Spaak, qui disent : «&...
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