Et si le Joker avait toujours été le bon et Batman la brute?

Vincent Brunner - Slate FR - 09/07
Ennemi ultime de Batman depuis 1940, le personnage a été réinventé en philanthrope par le scénariste et dessinateur Sean Murphy. Ou comment glisser, sous les combats et les capes, un sous-texte politique sur l'Amérique contemporaine. 

Attention: les derniers paragraphes de cet article comportent des spoilers de Beyond the White Knight.

C'est un conte moderne, une histoire de solitude et de résilience qui a déjà plus de quatre-vingts ans. Un garçon se rend au cinéma avec ses parents, mais à la sortie, un inconnu les braque dans une ruelle. L'agression dégénère, le truand tue les deux adultes, laissant le garçon orphelin. Ce dernier hérite ensuite de la fortune colossale de ses géniteurs, se perfectionne dans les sciences et devient un athlète.

Adulte, il mène une double vie: playboy philanthrope le jour et justicier la nuit. Pour frapper l'imagination de tous ceux qui contreviennent à la loi –à sa loi– il se fabrique un costume effrayant, celui d'un homme chauve-souris. Dévoilée pour la première fois en 1939 dans la revue Detective Comics 33, cette «origin story» a été, depuis, revisitée des milliers de fois, enrichie de petits détails jusqu'à ce qu'elle trouve sa forme canonique.

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Ainsi, dans la continuité DC Comics, il a été établi, après coup, que le film vu par Bruce Wayne et ses parents est Le Signe de Zorro, sorti en 1940 –une manière méta-textuelle de souligner l'influence du cavalier masqué sur les créateurs de Batman. Quant au tueur des Wayne, il n'a pas porté de nom jusqu'une aventure de 1948. Batman y réalise que le truand qu'il suit, un certain Joe Chill, est l'homme qu'il a croisé au moment le plus traumatisant de son existence.

L'homme qui rit jaune

Quand ils ont lancé la série Batman en mai 1939, le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Fingers n'avaient pas tout défini, pas plus qu'ils n'avaient anticipé leur succès éclair. Eux voulaient juste répondre à une commande: celle consistant à inventer un super-héros comme Superman, créé un an auparavant par deux autres quasi-débutants, Joe Shuster et Jerry Siegel.

Pour Kane et Fingers, il importe d'abord de proposer des aventures trépidantes opposant leur justicier costumé à différents personnages de la pègre plutôt hauts en couleur. Le traumatisme subi par Bruce Wayne, sa fortune et les raisons de sa vocation sont ainsi explicités au bout de quelques mois d'existence de Batman.

Quelque temps plus tard, dans le premier numéro du comic book portant le nom de leur héros –Batman 1, daté du printemps 1940–, le visage grimaçant du Joker est dévoilé au public. Celui-ci surgit comme un diable sortant de sa boîte. Il ne faut pas se fier à son apparence de marionnette géante et grand-guignolesque, ni à son rictus: dès le début, le Joker tue et, pire, annonce ses crimes avec l'aide de poisons et de déguisements.

Pour aboutir à la création de celui qui va s'imposer comme le principal ennemi de Batman –lequel déclare lors de leur première rencontre «On dirait que j'ai enfin trouvé un adversaire à ma mesure»– plusieurs facteurs se sont télescopés.

D'abord, Bill Fingers aurait montré à Kane et l'autre dessinateur Jerry Robinson une photo de l'acteur Conrad Veidt –une des figures majeures de l'expressionisme allemand– quand celui-ci a interprété le rôle principal de L'homme qui rit, adaptation cinématographique du roman de Victor Hugo, sortie en 1928. Ainsi maquillé, les cheveux en pétard, les dents dessinant un rictus inquiétant, Veidt donne son apparence physique au Joker –qui hérite du nom de la carte à jouer d'après une idée de Jerry Robinson.

Éloge de la folie

Là encore, le personnage s'étoffera par vagues, prenant chair au f...
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